— Ernst ! demandai-je d’une voix étranglée, Ernst ! (Je me précipitai sur lui.) Ernst ! Ernst ! qu’est-ce que… Réponds… Ernst ! (Les yeux hagards, je cherchais les traits du visage de mon malheureux camarade.) Ernst ! hurlai-je, en pleurant presque.
Dehors, la colonne se remettait en marche, je me précipitai hors de la cabine.
— Halte ! halte ! Arrêtez-vous.
Les camions de tête s’éloignaient. Derrière, les deux autres s’impatientaient et klaxonnaient.
— Hep, vous, fis-je en courant vers mes deux suivants. Arrêtez-vous, venez… J’ai un blessé.
J’étais affolé. Les portes du camion qui me suivait directement s’ouvrirent à moitié. Deux soldats sortirent un peu de la cabine.
— Alors, jeunot, tu avances, bon Dieu ?
— Arrêtez-vous, hurlai-je de plus belle. J’ai un blessé…
— Nous en avons trente, gueulèrent les gars. Fonce, l’hôpital n’est plus loin.
— Mais c’est Ernst Neubach. Venez, bon Dieu !
J’étais comme un dément.
— Allons, avance, braillèrent-ils, ou tu devras enterrer ton blessé dans cette gadoue.
Leurs voix couvrirent la mienne. Le bruit de leurs camions, qui me dépassèrent, assourdit mes plaintes. Maintenant, je restais seul avec un camion russe bourré de blessés, et Neubach mort ou mourant.
— Fumiers, attendez-moi ! Attendez-moi !… Ne partez pas !
En plein désarroi, je fondis en larmes. Puis, me vint une pensée folle. J’empoignai mon mauser, qui était resté dans la cabine. Mes yeux noyés de larmes troublaient ma vue. À tâtons, je cherchai le levier d’armement et brandis mon arme vers le ciel. Je tirai successivement les cinq cartouches du magasin, espérant que les détonations leur parviendraient comme un appel au secours. Les camions s’éloignèrent, levant de chaque côté de leurs roues un sillage gluant. Désespéré, je retournai à la cabine. Je fouillai à la hâte dans mes affaires, à la recherche de l’enveloppe de pansements.
— Ernst, murmurai-je, je vais te panser, ne pleure pas.
J’étais devenu fou. Ernst ne pleurait pas, il râlait seulement.
C’était moi qui pleurais. Le sang avait giclé partout sur sa capote. Mes pansements à la main, je me mis à dévisager mon camarade. Une balle avait dû l’atteindre à la mâchoire inférieure qui était en bouillie. La blessure rendait son visage horrible : les dents se mêlaient aux fragments d’os, les muscles du visage se contractaient et agitaient cette bouillie sanglante.
Atterré, j’essayais vainement de placer mon pansement sur cette vaste plaie. N’y parvenant pas, j’ajustai fébrilement l’aiguille au petit tube de morphine, puis je piquai d’un coup sec à travers l’épaisseur du pantalon. Pleurant comme un véritable gosse, je poussai mon pauvre ami à l’autre extrémité de la banquette. Pour cela, je dus presque le prendre à bras-le-corps, tachant ainsi mes vêtements de son sang. Sur ce qui restait de son visage, deux yeux brillants de douleur s’ouvraient.
— Ernst ! fis-je riant à travers mes pleurs, Ernst !
Sa main monta lentement et se posa sur mon avant-bras. Suffoquant à moitié d’émotion, je remis le camion en route et réussis à démarrer sans trop de secousses.
Pendant un quart d’heure, je conduisis sur cet enchevêtrement d’ornières profondes, tout en jetant de nombreux coups d’œil sur mon compagnon.
Au rythme de sa douleur, sa main serrait ou relâchait mon avant-bras. Ses râles que je ne pouvais plus entendre, dominaient par moments le bruit du moteur.
Tout en reniflant mes larmes, je priais d’une façon irraisonnée, je disais tout ce qui me passait par la tête.
— Sauvez-le, sauvez-le, répétais-je sans cesse. S’il y a un Dieu, qu’il fasse quelque chose. Dieu ! sauvez Ernst, manifestez-vous. Il croyait en vous. Sauve-le, criais-je furieux.
Mais le Dieu sourd n’entendit pas mes appels. Dans la cabine d’un camion gris, perdu en pleine Russie un homme et un adolescent luttaient désespérément. L’homme luttait contre la mort, l’adolescent contre le désespoir qui est si près de la mort. Ils étaient maintenant seuls avec leur ennemi implacable, et Dieu, qui veille sur tout, ne fit pas un geste. Par l’horrible blessure, la respiration du moribond filtrait avec difficulté, faisant éclater d’une façon dégoûtante de grosses bulles mêlées de salive et de sang. Mille idées me traversèrent la tête. J’envisageais tout : retourner en arrière, chercher du secours là où j’en avais vu, obliger les gars que je transportais à le soigner coûte que coûte, même sous la menace de mon fusil. J’envisageais également de tuer Neubach pour écourter ses souffrances. Je savais bien que j’en étais incapable : je n’avais pas encore tiré sur un homme d’une façon directe.
Mes larmes s’étaient séchées. En glissant sur mon visage crasseux, elles y avaient tracé deux sillons plus clairs qui dénonçaient ma faiblesse toute récente. Je ne pleurais plus, et mon regard fiévreux fixait le bouchon du radiateur qui, à deux mètres devant moi, semblait creuser lentement l’interminable horizon. Par moments, la main d’Ernst se raidissait sur mon avant-bras. Chaque fois la panique m’envahissait à nouveau. Je ne pouvais plus regarder ce visage qui m’épouvantait. Dans le ciel couvert, passèrent quelques avions allemands. Tout mon corps se tendit pour les appeler. On en arrive à compter sur la télépathie, lorsque la panique envahit l’esprit. Ça aurait pu être des avions russes, pensai-je ! Aucune importance, « je n’ai pas une seconde à perdre ». Cette expression prenait tout son sens. La guerre ainsi permet aux hommes de donner aux mots leur véritable signification.
La main de mon camarade pressa convulsivement mon bras. Puis la pression dura, dura… dura si longtemps que j’en lâchai l’accélérateur. Je stoppai même, en proie à la pire inquiétude. J’osai regarder le visage mutilé dont le regard trouble s’était fixé comme sur une chose que les vivants ne peuvent pas voir. Les yeux de Neubach semblèrent se voiler d’une pellicule bizarre. Le cœur battant à m’en faire mal, je refusais d’accepter ce que je devinais sans difficulté.
— Ernst ! hurlai-je à nouveau.
Derrière, dans le camion quelques voix s’élevèrent.
Je poussais mon compagnon. J’implorais le ciel qu’il ait une réaction. Son torse bascula lentement contre la portière opposée à la mienne.
— Mort ! ERNST ! MORT ! mort ! mort ! Ernst ! maman ! au secours ! mort…
Un tremblement nerveux s’empara de moi. Apeuré par ce qui m’arrivait, je m’adossai contre l’autre portière l’esprit divaguant. Puis je descendis en chancelant et me laissai choir sur le marchepied. La tête entre mes mains, j’essayai d’imaginer avec force que tout cela n’avait pas de sens, que je faisais un mauvais rêve et que j’allais m’éveiller devant un autre horizon où il n’y aurait plus un ciel si lourd et si grand, où la boue ne serait qu’une flaque d’eau devant la porte de chez moi et non pas une mer immense, où il y aurait enfin quelqu’un qui me viendrait en aide, où près de moi se trouveraient des jeunes gens de mon âge qui ne seraient pas habillés en soldats, avec des visages où je lirais autre chose que la peur, la souffrance. J’imaginais des êtres souriants et loyaux, idéalisés. Idéalisés comme peut les concevoir un jeune homme de dix-sept ans à qui on fait vivre une vie dont beaucoup d’hommes mûrs ne s’accommodent pas. Moi qui ne connaissais pratiquement pas la paix des hommes, au sortir d’une enfance sans opinion, je me faisais encore une foule d’illusions.
Je savais que nous devions passer par ces mauvais moments, pour ensuite connaître une humanité bienveillante. C’est du moins ce que nous avait dit notre Führer Adolf Hitler. Rien de cela n’existe. Qu’il repose en paix. Je ne lui en veux pas plus à lui qu’à tous les autres grands dirigeants de ce monde. Lui, au moins, bénéficie du doute puisqu’il n’a pas eu l’occasion d’établir ces lendemains de victoire. Tandis que les autres, qui ont organisé leur petite paix grelottante aux quatre coins du monde, les autres qui, stupidement hantés par une frousse injustifiée, et au nom d’une évolution éducatrice, ont laissé aux primates du globe l’occasion d’allumer un peu partout des incendies menaçants, ces autres-là peuvent être jugés.