Notre lamentable caravane se mit en route. Mon esprit était hanté par l’idée des moribonds que nous avions abandonnés dans le Tatra. Bon Dieu, que pouvions-nous faire d’autre !
J’étais le seul valide et le seul à être armé. J’avais proposé le fusil de Neubach, mais personne ne voulut s’en encombrer. Quelque temps plus tard, un side-car bouillasseux nous rattrapa. Deux soldats, appartenant à une unité blindée, le montaient. Il s’arrêta à notre hauteur sans que nous l’ayons hélé. Deux braves gars. L’un d’eux céda sa place à un de nos éclopés, ramassa son fourniment et décida de continuer à pied avec nous. Finalement, le side-car chargea, les uns sur les autres, trois blessés.
Enfin un garçon vigoureux et sympathique, ne serait-ce que par son geste humain, marchait à mes côtés. Je ne connus pas son nom. Nous eûmes évidemment une large conversation. J’appris ainsi que l’offensive russe s’était brusquement développée et que, dans cette vaste région, nous pouvions à tous moments être croisés par des unités motorisées soviétiques. J’avalai une fois de plus ma salive ! Ce grand lascar avait l’air sûr de lui et de toute notre armée.
— Notre offensive va reprendre incessamment. Le printemps est là, maintenant, nous rejetterons les bolcheviks au-delà du Don et de la Volga.
Ce n’est pas croyable ce qu’il peut être agréable d’entendre quelqu’un d’enthousiaste et de confiant lorsque soi-même on s’est cru perdu. Le ciel, à coup sûr, m’envoyait ce grand feldgrau pour me remonter le moral. J’aurais évidemment préféré que Neubach fût vivant. Mais on doit rester humble, repentant et reconnaissant envers l’au-delà. Et puis, c’est moi qui aurais dû conduire à la place d’Ernst !
Dans la soirée, nous atteignîmes une ferme isolée en rase campagne. Nous eûmes quelques hésitations avant d’y aller. Souvent les partisans s’abritaient dans des bâtisses de ce genre.
D’ailleurs, ils ne pouvaient choisir que les mêmes endroits que nous. Pour tout combattant, la vue d’un toit est toujours un refuge.
Délibérément, le grand Allemand partit devant nous, mitraillette au poing. Il se perdit à travers les constructions. Nous connûmes un moment d’anxiété. Puis sa haute silhouette réapparut et il nous fit signe. La ferme était occupée par un groupe de Russes qui mirent tout en œuvre pour coucher confortablement nos blessés à bout de forces. Les femmes nous servirent même de la nourriture chaude. Tous ces Russes se disaient opposés au communisme. Ils avaient été déportés d’un petit domaine qu’ils possédaient près de Vitebsk, et selon le plan commun, géraient avec les « camarades » du voisinage le grand kolkhoze dans lequel nous étions. Ils avaient, dirent-ils, bien souvent abrité des soldats allemands. Il y avait d’ailleurs sous un abri une V.W. amphibie, prétendument en panne, qu’une section avait abandonnée là. Les partisans ne s’étaient, paraît-il, jamais risqués chez eux. Ils savaient qu’il y avait très souvent des troupes de la Wehrmacht en stationnement. Le grand gars qui m’accompagnait eut un air soupçonneux a sujet de la V.W. amphibie. Les Russes nous mentaient peut-être. Il se pouvait bien qu’ils l’aient volée à l’armée. Nous essayâmes de mettre le véhicule en route. Le moteur tournait, mais nous ne pouvions enclencher aucune vitesse.
— Nous réparerons demain matin, lança le grand gars. Il nous faut prendre du repos. Je monterai la garde le premier. Tu me relaieras vers minuit.
— Nous allons monter la garde ? questionnai-je surpris.
— Bien entendu, on ne peut pas se fier à eux. Tous les Russes sont des menteurs.
Cela promettait, nous allions encore passer une nuit dans l’inquiétude.
Je me dirigeai donc vers le fond du hangar déjà obscur. Un fatras de sacs, de grandes gerbes de paille raide, comme en produisent les tournesols, des cordes, des planches. J’arrangeai tout cela pour me faire une couchette. J’allais ôter mes bottes lorsque mon compagnon m’arrêta.
— Ne fais pas cela, tu ne pourras plus les supporter demain matin. Il faut qu’elles sèchent sur tes pieds.
J’allais émettre une opinion, et faire remarquer que le cuir détrempé ne permettait pas à mes pieds de sécher… mais je me tus. Qu’importait, si mes bottes ou mes pieds étaient mouillés. Qu’importait !… j’étais moi-même trempé, sale et si las…
— Tu peux te laver les pieds, c’est un bon conseil, demain tu seras frais et dispos.
De quoi était donc fait ce type ? Effectivement, il était sale et crotté mais tout son être reflétait une ardeur pleine d’une incroyable volonté. Rien ne semblait avoir été foncièrement touché en lui.
— Je suis trop crevé, lui répondis-je.
Il eut un petit rire.
Je m’allongeai d’un seul coup sur le dos, envahi par une lassitude qui rendait les muscles de mon cou et de mes épaules douloureux. Mes yeux restèrent ouverts quelque temps dans une fixité inquiétante : une peur indéfinissable m’étreignait. Au-dessus de moi, les poutres poussiéreuses se perdaient dans les ténèbres. Un univers noueux s’agita et s’égara d’un seul coup dans mon sommeil de plomb. Assommé, je dormis ainsi, sans doute très longtemps, sans aucune agitation, sans un mauvais rêve. Seuls les gens trop heureux ont des cauchemars, lorsqu’ils ont trop bien bouffé. Pour ceux dont la réalité est déjà cauchemardesque, le sommeil n’est qu’un trou opaque et noir, perdu dans le temps, un peu comme la mort.
Des déplacements d’air secouèrent ma tête engourdie. Je la redressai lentement. Grand Dieu ! Il faisait jour. Dans le large encadrement du portail, la lumière céleste entrait et inondait le hangar. Là-bas, près de l’entrée, au pied d’un grand coffre, mon compagnon de la veille dormait comme une masse. Comme un ressort, je fus debout, l’idée me vint qu’il était peut-être mort. J’avais appris que la vie et la mort étaient si proches l’une de l’autre qu’un rien suffisait à vous faire passer de celle-ci à celle-là sans que presque personne n’y fasse attention. Des déflagrations ébranlèrent l’air frais du matin.
Je m’approchai de l’autre et le secouai énergiquement.
— Heinmnmn, fit-il comme un ivrogne à qui on pose une question.
— Réveille-toi, criai-je.
Cette fois, il se détendit d’un seul coup. Comme un pétard, son sommeil avait explosé. Par quelques gestes désordonnés, il chercha sa mitraillette. J’eus presque peur.
— Oui… qu’y a-t-il ? questionna-t-il. Teufel, il fait grand jour ! Je me suis endormi, pendant ma garde. Bon Dieu, jura-t-il.
Il avait l’air si furieux que je n’osai rire. Ce manque de vigilance nous avait permis à l’un et à l’autre de dormir tout notre saoul. D’un seul coup il braqua sa mitraillette vers la porte. Avant que je me sois retourné, j’entendis un kamarad. Un Russe, un de ceux qui nous avaient reçus la veille venait de s’encadrer dans le portail.
— Kamarad ! répéta-t-il en allemand. Ce matin pas bon. Boum, boum, pas très loin.
Nous sortîmes du hangar. Sur le petit bâtiment plat devant nous, tous les Russes du kolkhoze étaient grimpés et scrutaient l’horizon. Braoummmmmm ! D’autres explosions retentirent longuement.
— Bolcheviks pas loin, ajouta un autre Ukrainien en se tournant vers nous. Nous partir avec kamarad soldat German.
— Où sont nos blessés ? grogna mon compagnon, gêné de s’être fait surprendre en pleine ronflette.
— Même place que soir avoir, répondit en souriant le popov qui nous accompagnait. Deux kamarad soldat German morts.
Nous le regardâmes, perplexes.
— Venez nous aider, lança le fantassin.