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Nous marchâmes comme cela, en longeant les murs, pendant un quart d’heure. Jusqu’à ce que le bruit des armes automatiques nous parvînt nettement. Une rafale de mortier balaya la rue à cent cinquante mètres devant nous. Nous eûmes un moment d’hésitation. Du mur de poussière qu’avait soulevé le tir ennemi, des silhouettes émergèrent en courant.

— Achtung ! hurla le lieutenant.

Nous tombâmes instantanément accroupis ou allongés parmi la pierraille, prêts à ouvrir le feu. Des uniformes feldgrau nous apparurent. Nous nous redressâmes un peu. Les types étaient parvenus jusqu’à nous et se jetèrent à nos côtés. À travers la poussière voltigeante, d’autres arrivaient encore. Plusieurs d’entre eux criaient à perdre haleine. Ces cris étaient indescriptibles. Ils exprimaient la peur, la colère et la douleur des blessés.

Mon regard suivit un soldat sans arme qui tentait de courir tout en serrant sa cuisse droite dans ses deux mains crispées. Il tomba, se releva, puis tomba encore. Deux autres avançaient lentement en chancelant. J’entendis un cri « À moi ! » en français.

Du coup, j’écarquillai les yeux pour percer le tumulte et connaître le malheureux qui parlait la même langue que moi. Une nouvelle salve tomba parmi les fuyards, en éparpillant une dizaine.

Deux d’entre eux continuèrent à courir jusqu’à nous, malgré le danger qu’il y avait à demeurer debout. Ils bondirent dans une porte qu’ils enfoncèrent sur le coup. Ils restèrent dans le chambranle en criant à tue-tête des imprécations en français.

Stupéfait, inconscient de ce qui pouvait m’arriver, je m’élançai au travers de la rue dans leur direction. J’arrivai comme une trombe, les bousculant presque, sans qu’ils me portent attention.

— Hé ! fis-je en secouant l’un d’eux par son harnachement, vous êtes français ?

Ils se retournèrent ensemble et ne m’accordèrent qu’un bref regard. Leurs yeux ne pouvaient se détacher du bout de la rue où un nuage de poussière se mêlait à la fumée du début d’incendie d’une des maisons.

— Non ! Division « Wallonie », me répondit celui qui était le plus près sans détourner son regard de l’horizon fumant.

Une série d’explosions nous fit plisser les paupières et rentrer la tête dans notre col.

— Ces ordures nous tirent comme des lapins. Ils ne font aucun prisonnier. Fumiers ! lança-t-il.

— Je suis français, fis-je avec un sourire incertain.

— Alors, fais bien attention à toi, ils ne font pas de prisonniers parmi les volontaires.

— Mais je ne suis pas volontaire !

Une nouvelle salve d’obus de mortier remonta la rue en notre direction. Un toit se désintégra à vingt mètres devant nous. Le sifflet de la retraite m’obligea à rompre la conversation avec les deux Belges. À bride abattue, nous refaisions, en sens inverse, le chemin que nous venions de parcourir. Une rafale de mitrailleuse claqua derrière nous. Deux ou trois landser virevoltèrent sur eux-mêmes en gueulant comme des bêtes à l’abattoir. Nous piétinâmes presque les deux servants d’un spandau qui ne parvenaient pas à établir un tir, à cause de notre groupe qui lui bouchait la vue.

Les groupes venaient d’atteindre une rue perpendiculaire et s’égaillaient parmi les ruines. Le lieutenant siffla le regroupement. À ce moment, surgirent deux silhouettes grises de Mark‑3. Ils s’avancèrent jusqu’au lieutenant, qui, planté au milieu de la rue, leur faisait de grands signes. Après un bref contact, ils obliquèrent dans la rue que nous venions de quitter et s’avancèrent au-devant des bolcheviks. Le lieutenant essayait de nous regrouper par de grands gestes furieux. Il y parvint enfin et nous nous mîmes à suivre les monstres d’acier qui avançaient dans le chaos de la rue avec un vacarme infernal. Leurs canons et mitrailleuses hachaient l’air de leurs claquements précipités. Dire la frousse qui s’empara de moi est impossible. Sautant d’une encoignure à un tas de gravats, je suivais l’avance à travers cet enfer sans comprendre pourquoi j’étais là, l’esprit en folie, incapable de distinguer sur quoi je devais tirer.

Par moments, nos chars disparaissaient dans un volcan de poussière, de fumée et de feu et réapparaissaient, toujours crachant leurs projectiles. Nous dépassâmes bientôt l’endroit où nous avions progressé tout à l’heure. Nous débouchâmes, au pas de course, sur une étendue bordée de maisons paysannes en bois. Au centre il y avait un étang. Les chars le contournaient maintenant et pulvérisaient tout sur leur passage. De l’autre côté, des silhouettes bien visibles couraient en tout sens. En un rien de temps, nous prîmes position au bord de l’étang et ouvrîmes un feu nourri sur l’ennemi en fuite. Une autre compagnie allemande déboucha, sur la droite et attaquait, au lance-grenades, une maison ou l’ennemi semblait s’être retranché.

Les chars étaient maintenant de l’autre côté de la pièce d’eau et passaient au laminoir la position prise aux Russes. J’eus l'occasion de tirer enfin, à trente mètres, pas plus, au groupe de popovs qui décampaient de la maison attaquée au lance-grenades. Une dizaine de mausers entrèrent en action. Pas un des Russes ne se releva. Le fait d'avancer et de nous sentir soudainement maîtres de la situation nous avait, malgré tout, stimulés. Nous venions de bousculer l'ennemi, pourtant supérieur en nombre, comme partout en Russie, et nous nous sentions des ailes.

Le fracas des explosions, les gémissements des blessés nous incitaient à massacrer ces Ivans, responsables de tant de blessures encore béantes. Une armée qui attaque est toujours plus apte à l'enthousiasme et réussit de ce fait des prodiges. Il en était surtout ainsi pour l'armée allemande, créée pour l'offensive et dont le système de défense consista à ralentir l'ennemi par des contre-offensives. Quelques landser approchaient maintenant un canon d'un pouce et demi pris à l'ennemi et se hâtaient de le mettre en batterie. Une liaison rapide fut établie entre nos deux chars et les artilleurs improvisés qui déversèrent la totalité des obus pris aux Russes sur des endroits bien précis.

Puis, les chars rebroussèrent chemin et nous laissèrent la défense de l'étang. Activés par les ordres de notre lieutenant, nous établîmes des positions précaires pour faire face à toute nouvelle surprise. Alentour, la canonnade continuait. Indifférente à notre exaltation, la nature fit tomber sur nous une fine et douce pluie qui rendit nos terriers fort agréables.

La nuit arriva, tandis que nous échangions des coups de feu avec l'ennemi qui s'était enhardi et s'approchait à nouveau de l'étang. Avec la nuit, la terreur s'empara à nouveau de nous tous. La fusillade avait pratiquement cessé. Notre lieutenant avait envoyé quelqu'un pour s'approvisionner en fusées éclairantes. Au sud-ouest, l'horizon s'éclairait de temps à autre en même temps que nous parvenaient les roulements sourds de l'artillerie. Effectivement, la troisième bataille pour Kharkov battait son plein et nous faisions, sans le savoir, partie de la gigantesque fournaise dont le front s'étendait sur trois cents kilomètres autour de cette ville. Avec la nuit qui était devenue totale et pluvieuse, le combat avait pratiquement cessé pour notre groupe. Derrière nous, on se battait à l'arme automatique. Le fracas nous parvenait à travers le roulement des moteurs de nos véhicules qui devaient se hâter de traverser le barrage russe à la faveur de la nuit. Pas question, pour aucun d'entre nous, de dormir. Nous risquions à tout moment de voir surgir les Ivans à travers l'obscurité. Tous feux éteints, une V.W. déboucha derrière nous. Il y eut une courte explication avec notre chef de groupe. De la V.W. on distribua à quatre types quelques gamelles plates : des mines.

Les quatre gars blêmes eurent l'ordre d'aller les déposer de chaque côté de l'étang pour prévenir un encerclement. Ils s'enfoncèrent dans la nuit et nous les perdîmes de vue.