Cinq minutes plus tard, il y eut un cri rauque sur la gauche. Puis nous dûmes attendre un bon moment, avant de voir réapparaître les deux soldats de droite. Une demi-heure plus tard nous en déduisîmes que les deux mineurs de gauche avaient dû finir sous un couteau russe.
Tard dans la nuit, alors que le sommeil nous assommait, je fus témoin d'une tragédie qui me glaça le sang. Nous venions de balancer une douzaine de grenades au hasard pour prévenir un danger quelconque, lorsqu’un cri déchirant et prolongé monta d'un trou sur ma gauche. Il persistait, comme poussé par quelqu'un qui se débat furieusement. Il y eut un appel au secours qui nous fit sortir de nos tanières. Nous bondîmes une dizaine vers l'endroit d'où montait l'appel. Les éclairs blancs de plusieurs coups de feu trouèrent la nuit dans notre direction. Fort heureusement nous arrivâmes au bord du trou sans que personne ne fût atteint.
Sur le bord, un popov venait de jeter devant lui son revolver et « faisait camarade ». Dans le fond du terrier, deux hommes luttaient farouchement comme dans les westerns. L'un d'eux, le Russe, brandissait un large coutelas et maintenait sous lui un gars de notre groupe qui se débattait avec furie. Deux des nôtres s'emparèrent du Russe qui avait levé les bras tandis qu'un jeune obergefreiter bondissait dans le trou et assénait un coup de pelle sur la nuque de l'autre Russe qui lâcha prise immédiatement. Comme un fou, le fantassin couvert de sang qui avait failli se faire égorger, bondit hors du trou. D'une main, il brandissait tel un dément le couteau du Russe, tandis que, de l'autre, il cherchait à arrêter le sang qui pissait de son cou.
— Où est-il ? Grinçait-il, furieux, où est l'autre ?
En quelques enjambées, il avait déjà rejoint nos deux compagnons et leur prisonnier. Avant que les landser aient pu intervenir, la lame blanche disparut dans la poitrine du Russe, médusé.
— Égorgeur, voyou à couteau ! Braillait-il en cherchant avec des yeux exorbités une autre panse à ouvrir.
Nous dûmes le retenir pour qu'il ne s'aventure pas au-delà de notre ligne.
— Laissez-moi passer, hurlait-il de plus en plus fou, je vais montrer à ces sauvages comment on se sert du couteau !
— Vos gueules ! cria le lieutenant, exaspéré de commander une troupe aussi dépareillée. Descendez dans vos trous avant qu'Ivan ne vous balaie à la mitrailleuse, tas d'abrutis !
Le fou furieux fut traîné vers l'arrière par deux camarades, car il perdait beaucoup de sang. Je regagnai donc le trou que nous partagions à cinq. Je me serais volontiers laissé aller au sommeil, si la fatigue nerveuse qui était en moi ne m’avait empêché de fermer les yeux. Je n’avais pas encore complètement assimilé les émotions de toute cette journée, et, à retardement, une trouille intense me tenaillait.
La pluie tombait par intermittence et commençait à alourdir nos tenues. Une odeur fade s’élevait de l’étang qui s’étendait devant nous. Deux copains se mirent à ronfler. Tout au long de cette interminable nuit, j’échangeai des propos sans intérêt avec mes compagnons d’infortune pour ne pas succomber à la neurasthénie. Au loin, le bourdonnement de nos camions en retraite ne cessait pas. Bien avant l’aurore, l’activité ennemie reprit. Des fusées éclairantes montèrent au-dessus de nos positions, nous aveuglant de leurs éclats blancs et inattendus. Nous nous regardions, perplexes, sans mot dire. L’intensité de cette lumière diabolique éclairait, d’une façon sinistre et indécente, nos visages fantomatiques, jetant également une lueur indiscrète jusqu’au fond de nos trous de rat.
À la pointe du jour, l’artillerie ennemie se réveilla et fit pleuvoir sur la route qu’empruntaient nos convois, huit cents mètres derrière nous, une grêle de projectiles de tous calibres. Au-delà de mon trou, où je me risquai à jeter un coup d’œil, des casques de la même couleur que le décor émergeaient çà et là. Sous l’acier, des yeux brillants de fatigue essayaient de déceler de quoi serait fait notre avenir en scrutant la rive opposée et imprécise de l’étang.
Je raclai les miettes qui restaient dans un paquet de biscuits vitaminés, derniers vivres en ma possession. L’insomnie et la fatigue nous rendaient incapables d’envisager la situation clairement. Nous étions là, frigorifiés et je reste persuadé que si un groupe quelque peu important de Russes s’était montré, nous aurions été incapables de les contenir.
Heureusement aucun Soviétique n’attaqua, nous n’eûmes qu’à encaisser un tir de mortier, qui mutila tout de même neuf d’entre nous. Le soleil se leva enfin et ses rayons bienfaisants nous ranimèrent un peu. Il atteignit le zénith, alors que nous patientions toujours dans nos trous que la chaleur printanière n’était pas parvenue à sécher… Aucune nourriture ne nous avait été distribuée. Qu’importaient nos tortures de toutes sortes : le soldat du Reich doit tenir malgré le froid, la chaleur, la pluie, la souffrance, la faim, la peur. Nos estomacs grondaient, le sang grondait également à nos tempes et à nos moindres articulations. Qu’importait ! l’air grondait aussi, la terre et l’univers tout entier grondaient. À force de nous entendre reprocher toutes sortes de choses, nous étions presque persuadés que nous pouvions vivre ainsi. Le plus extraordinaire est que beaucoup y parvinrent. Je connais à ce sujet mille et une histoires que je pourrais raconter. Je les trouve moi-même si invraisemblables que j’hésite à en parler. Personne ne me croirait.
Le soir vers 6 heures, l’ordre nous fut donné d’abandonner nos positions. Nous dûmes les quitter avec mille précautions, il nous fallut ramper avec tout notre fourniment sur une distance très longue. Derrière nous, deux mineurs préparaient en silence le terrain pour l’ennemi. Lorsque nous atteignîmes les décombres des plus proches maisons, nous pûmes enfin nous redresser. Il ne s’agissait pas de flâner. Néanmoins, chaque fois que cela était possible, nous n’hésitions pas à entrer dans une maison à demi détruite afin d’y découvrir une substance mangeable. Je me souviens avoir dévoré, en les trouvant délicieuses, trois pommes de terre crues.
Nous arrivâmes au carrefour d’où nos groupements étaient partis vingt-quatre heures plus tôt. Un incroyable bouleversement de terrain remplaçait les deux routes déjà mutilées que nous avions empruntées la veille. Aussi loin que mon regard pût porter, à travers ce qui avait dû être des maisons, des carcasses démantelées de véhicules appartenant à la Wehrmacht gisaient là sous des tourbillons de fumée. Bien souvent, auprès des restes de ces voitures, un corps bouillasseux de feldgrau déjà confondu avec la terre attendait, dans une fixité morbide, la compagnie de corvée d’ensevelissement.
Des gars du génie incendiaient les véhicules bloqués sur le chemin devenu infranchissable en avant comme en arrière. Nous piétinâmes quelque temps avec nos blessés à travers cet invraisemblable chaos. À cent mètres, un autre groupe plus important que le nôtre se repliait, lui aussi, avec armes et bagages.
Nous suivîmes le lieutenant jusqu’au P.C. de regroupement que les officiers avaient abandonné, paraît-il, deux heures avant notre ordre de repli. Il ne restait plus âme qui vive dans la bâtisse grêlée d’éclats que le commandant de la défense d’Outcheni avait choisie comme abri. Seul devant la baraque, un sergent sur sa moto semblait attendre avec impatience les traînards pour leur donner des instructions. Le lieutenant sembla furieux des décisions à prendre. Toutefois, il nous entraîna vers l’ouest à sa suite.
Nous nous tapâmes une vingtaine de kilomètres à pied, sous la menace constante des observateurs soviétiques qui n’hésitaient pas à déclencher un feu roulant d’artillerie sur la simple silhouette d’un landser affamé. Après une trentaine de plongeons dans la terre molle pour éviter mille petits bouts de ferraille sifflant dans l’air, nous arrivâmes sur un terrain d’aviation déjà abandonné par ces messieurs à cravates de la Luftwaffe. Comme, de toute manière, nous n’avions pas l’intention de prendre un baptême de l’air, nous ne tînmes aucune rigueur aux aviateurs, lesquels ont bien mérité le respect de la grande patrie allemande.