Notre seul but fut les bâtiments en bois – les mêmes que ceux que nous occupions sur la rive du Don – qui pouvaient receler encore quelques victuailles. Transportant toujours quatre blessés sur des brancards improvisés, notre héroïque escouade se dirigea en trébuchant – nous n’étions plus en mesure de courir tant nous étions éreintés – vers l’objet de notre espoir. Nous n’y parvînmes jamais car survint un coup de théâtre, qui faucha six ou sept d’entre nous.
Nous venions de passer près d’un bunker individuel et, comme j’y jetais un coup d’œil, ainsi que le gars qui marchait à mes côtés, nous remarquâmes le cadavre d’un rampant dans le fond du trou. Deux chats étiques étaient en train de lui boulotter une main. L’un et l’autre nous eûmes un haut-le-cœur.
— Cochons de chats ! gueula mon compagnon.
Tout le peloton vint voir. Écœuré à son tour, le lieutenant déboucha une grenade et la balança dans le trou. Les deux chats fantomatiques jaillirent du bunker et s’enfuirent dans la campagne, tandis que l’explosion projetait droit comme une cheminée une multitude de débris plus ou moins humains.
— Si les chats bouffent les morts, observa un landser, il ne doit plus rester grand-chose dans le garde-manger de la Luftwaffe !
Deux bimoteurs, sans doute hors d’usage, dressaient encore leurs silhouettes à croix de Malte au milieu de ce désert. Dans le ciel, un ronronnement se mit à grossir d’une façon inquiétante. Toutes nos gueules diaphanes se tournèrent dans la même direction. Nous réalisâmes, d’un seul coup, que nous étions au centre d’une vaste piste plate et autour de deux avions immobiles qui ne manqueraient pas d’attirer l’attention.
Avant que l’ordre nous en fût donné, nous nous éparpillâmes ventre à terre, réunissant tout ce qui nous restait d’énergie pour échapper aux six points noirs qui fondaient déjà sur nous, comme la foudre. J’avais immédiatement songé au petit bunker à ras de terre où les chats faisaient ripaille. Six camarades eurent la même idée. Dans sa jeunesse, on ne devrait jamais négliger la course à pied, ça sert parfois dans la vie. Comme je n’avais jamais participé à un cent mètres, j’arrivai avant dernier au bord du trou où quatre soldats se piétinaient sur ce qui restait d’un cadavre.
Alarmé, je jetais un regard implorant au groupe qui gigotait dans le trou de béton, espérant qu’un miracle le ferait devenir plus grand. Deux autres types affolés étaient dans la même situation que moi. J’espérais que nous nous étions trompés et qu’il s’agissait d’avions à nous… Non, cela était impossible, leur bourdonnement était caractéristique.
Le bruit enfla, enfla. Nous nous jetâmes à terre, sachant pertinemment ce que nous risquions sur cette étendue absolument plate. La tête entre mes mains raidies, je fermai les yeux. Une série de détonations, à travers le hurlement des moteurs, arriva à mes oreilles que j’essayais en vain de boucher hermétiquement. L’enfer tout entier passa au ras de ma tête. Les coups frappèrent la terre et se répercutèrent au plus profond de moi-même. J’eus l’impression que j’allais mourir. L’ouragan s’éloignait aussi rapidement qu’il était venu. Hagard, je relevai le nez pour voir le groupe ennemi qui grimpait dans le bleu pâle du ciel et rompait sa formation. Çà et là les silhouettes des camarades se dressaient et couraient immédiatement à la recherche d’une quelconque protection. Les avions russes tournaient aussi serrés qu’ils le pouvaient. De toute évidence, ils allaient nous dégringoler sur le dos. Un pressentiment amer me glaça le sang. Je me mis à courir comme un fou, les flancs labourés de points de côté. J’essayai de forcer mon allure, mais la fatigue des jours passés eut raison de mes efforts. Jamais je n’atteindrais le chemin par lequel nous étions venus. Il m’avait semblé y voir des ornières, elles pourraient servir pour se blottir. Mes lourdes bottes butèrent à maintes reprises.
Désespéré, je tombai malgré moi dans l’herbe mouillée de la piste. Instinctivement, je savais que les avions étaient à nouveau sur nous. Les premières détonations secouèrent le sol. Une peur frénétique était en moi. Avec mes ongles sales, je me mis à gratter la terre tel un lapin poursuivi qui n’a plus d’autre issue que de s’enterrer. Des sifflements singuliers vrillèrent mes tympans. Le bruit de la terre hachée alentour m’arriva à plusieurs reprises. Des cris horribles montèrent aussi. À travers mes doigts plaqués sur mes yeux, des éclairs blancs scintillèrent. Je restai peut-être deux ou trois minutes dans cette altitude tendue à l’extrême, quelques minutes qui me parurent incroyablement longues.
Lorsque j’osai enfin regarder autour de moi, les deux bimoteurs démantelés flambaient comme des torches. Les avions russes tournaient au loin pour se remettre en ligne de tir. Ils s'étaient répartis aux quatre points cardinaux. Une fois de plus, je fis appel à mes réserves physiques pour m’élancer dans une direction opposée à celle que j’avais prise précédemment. Je ne saurais trop dire pourquoi, dans ma panique, les bâtiments de bois étaient subitement devenus, à mes yeux, des refuges sûrs. Je n’avais pas réussi à faire le tiers du chemin que, déjà, les popovs attaquaient les baraquements au rocket. Avant de plonger à nouveau dans la prairie détrempée, je vis ceux-ci se désintégrer. Il se passa encore quelques instants de terreur, puis le bruit des moteurs s’éloigna définitivement. Ahuris, ceux qui le pouvaient encore se relevèrent. Personne ne put parler. Nos regards allaient des incendies au ciel d'où avaient surgi nos agresseurs.
Indifférent je croisai une charpie humaine rougeoyante faite d’au moins deux soldats. Notre lieutenant, qui avait l’air indemne mais fou, courait d’un amoncellement de chair à un autre. Peu à peu, nous reprenions nos esprits.
— Merde de merde, lança quelqu’un, encore une attaque de ce genre et il ne restera plus rien de la section de fortune que nous formons. Ça commence à bien faire. On nous a bel et bien abandonnés ici. Jamais nous ne rentrerons chez nous…
— Silence ! gueula le lieutenant qui maintenait un blessé, la guerre n’est pas une partie de pique-nique.
À qui le disait-il ! Nous nous rapprochâmes de lui. Il avait relevé les épaules d’un pauvre type tout éclaboussé de boue et de sang. Le plus surprenant était que le moribond riait à perdre haleine. D’un rire précipité. Un rire étonnant et affreux. Je crus un instant qu’il criait de douleur. Non, c’était bien un rire démoniaque qui fusait de cette face tuméfiée.
— Das ist der Philosoph, murmura quelqu’un.
Je n’avais jamais vraiment remarqué cet homme auparavant. Ses camarades ajoutèrent qu’il avait toujours été persuadé de rentrer sain et sauf chez lui. Il était évidemment très mal parti pour maintenir cette affirmation.
À trois, nous essayâmes de le mettre sur pied, mais nous nous rendîmes vite compte que cela était impossible. Son rire était entrecoupé de paroles que je compris fort bien et qui me donnèrent à méditer très longtemps. Aujourd’hui encore, elles me troublent. Son rire, pour autant que je puisse me souvenir, n’avait rien de fou, rien de délirant. Il avait une résonance particulière, un peu comme celui de quelqu’un à qui l’on a joué une énorme farce, qui y a cru, et qui brusquement se rend compte de sa bévue. Personne ne posa de question au philosophe. De lui-même, à travers son hilarité et son agonie, il s’exprima à plusieurs reprises en ces termes :