— Je sais pourquoi maintenant… je sais pourquoi… C’est trop idiot… c’est trop simple.
Nous aurions peut-être connu le sens de ces phrases si un flot de sang n’avait brutalement surgi de la bouche du philosophe emportant l’homme, son âme et peut-être la clef de la sagesse. Longtemps encore je devais réfléchir sur ces mots. Nous creusâmes six ou sept fosses pour les nouvelles victimes du raid ennemi puis, à bout de souffle, nous nous étendîmes sur le lit de cendres chaudes qui marquait l’emplacement des baraquements de la Luftwaffe. Nous fûmes réveillés à la tombée de la nuit par le bruit de la canonnade qui décidément nous poursuivait. Cette fois, la faim et la soif qui nous tenaillaient prirent une intensité alarmante. Malgré le repos que nous nous étions offert, nous n’avions pas recouvré nos forces et nous étions lamentables à voir.
Des regards soupçonneux allaient de l’un à l’autre. Nous commencions à songer mutuellement que le copain d’à côté avait très probablement un ou deux biscuits de réserve et que ce salaud les grignotait en cachette, oubliant ainsi les bonnes traditions de camaraderie qu’on nous avait enseignées en Pologne.
Hélas ! nous étions tous aussi démunis et si, par hasard, l’un d’entre nous avait grignoté en cachette, personne n’aurait pu le lui reprocher. Nous aurions tous pu être celui-là. Dans la nuit, alors que nous fuyions toujours le rideau d’éclairs qui nous poursuivait depuis le début de notre retraite sur les bords du Don, le bourdonnement d’une colonne en marche vint, une fois de plus, semer la panique à travers notre groupe harassé. La nuit était affreusement sombre, et une bruine lancinante tombait sans arrêt. Nous suivions le lieutenant chef de groupe qui se dirigeait Dieu sait comment. Personne ne parlait. Les forces que nous possédions encore servaient uniquement à mouvoir nos jambes alourdies de fatigue et de boue pour nous déplacer sur ce sol mou.
Le bruit de moteur grossissait, mais rien n’était visible. Tout le groupe s’arrêta, attentif. La pensée qu’une section motorisée ennemie pouvait nous surprendre ainsi, de nuit, sur la steppe détrempée, fit perdre son contrôle à un blessé qui nous suivait à cloche-pied. Le malheureux, épuisé, se mit à trembler et à pleurnicher. Les yeux fouillant l’obscurité à s’en faire mal, chacun cherchait à déceler le nouveau péril qui s’approchait rapidement. Enfin, le lieutenant, qui ne savait plus que faire, parla :
— Il est possible qu’il passe sans nous voir. Y a-t-il parmi vous des Panzerjäger ?
Rapidement le seul spandau que possédait notre petit groupe fut mis en batterie pour une ultime tentative de défense. Fort heureusement, la fatigue, qui bombardait mes tempes sous mon casque qui semblait être de plomb, m’empêchait de juger lucidement la gravité de la situation. Le seul fait que nous nous étions arrêtés de marcher représentait, pour mon corps fourbu et affamé, un instant de repos dont il fallait tenter de profiter au maximum. Je savais que la peur viendrait avec la reprise de mon souffle et que, du même coup, je ne perdrais rien du spectacle.
La première masse noire qui se présenta, tous feux éteints, paraissait être une voiture légère. Malgré nos efforts, il nous fut impossible de distinguer de quoi il s’agissait. Puis vinrent plusieurs bruits de chenilles. Bruits précis, nets, plus effrayants que n’importe quoi. Seuls ceux qui ont entendu le grondement d’un tank, qui vient accroître la trouille du malheureux troupier sur le front, seuls ceux-là comprendront et n’auront aucune difficulté à se mettre dans l’atmosphère : rien à voir avec un défilé du 14 juillet !
Avec ce bruit, la terreur gagna notre groupe. Tandis que certains cherchaient à voir d’où allaient surgir les monstres, d’autres – dont j’étais – s’étaient collés la face contre la terre pourrie et tremblaient nerveusement. Deux masses sombres parurent devant nous, à trente mètres, en cahotant. Une autre fit frémir la terre et le moindre de nos cheveux en passant à environ dix mètres. Un cri retentit :
— Die Maltakreuze, mein Gott !… Kamaraden !… Hilfe ! Hilfe !
Pour moi qui parlais si mal l’allemand et le comprenais encore moins, ce fut un cri de panique de sauve-qui-peut. D’un seul coup, je fus sur mes jambes et, hagard, je me mis à courir dans la nuit.
C’était évidemment la seule chose à ne pas faire dans n’importe quel cas. Des jurons et des imprécations incertaines fusèrent à travers le bruit puissant des blindés. Je venais, inconsciemment, de donner le signal du départ à tout le groupe. Maintenant tout le monde s’était dressé et braillait en courant sur les chars. Pourtant, quelques prudents étaient restés allongés et, parmi ceux-ci, le lieutenant qui nous commandait. Je compris un peu tard que même les chars allemands qui passaient près de nous auraient très bien pu nous mitrailler, en nous prenant pour des Ruskis. À plus forte raison, s’il s’était agi de chars bolcheviks.
Des camarades avaient, néanmoins, réussi à se faire reconnaître et un monstre d’acier venait de s’arrêter. Ainsi nous fumes recueillis par un détachement de la 25e Panzerdivision que commandait le général Guderian.
Tous ces hommes étaient remarquablement équipés et n’avaient visiblement pas vécu la retraite que nous venions d’essuyer. On nous chargea à la diable sur le cul des tanks, là où le moteur dégage une telle chaleur que l’on ne sait où mettre ses fesses. Personne, parmi nos sauveurs, ne s’inquiéta de savoir si nous avions « dîné » et ce ne fut que quelques heures plus tard, sous le feu roulant de l’artillerie russe qui ravageait les faubourgs de Kharkov, que l’on nous servit une soupe grasse mais brûlante que nous reçûmes comme une bénédiction.
Je vis pour la première fois un spécimen de l’énorme char Tigre ainsi que deux ou trois Panthère. Je vis également, quelques heures plus tard, l’effroyable avalanche des fameuses « orgues de Staline » qui déversèrent, pendant des heures, un feu dévastateur sur l’infanterie allemande progressant au prix de sacrifices inhumains dans l’apocalypse du faubourg de Slavianks-Iviniskov. Ainsi, les blindés de Guderian nous ramenèrent dans la région toute proche de Kharkov, là où les combats du Donetz se déroulaient depuis environ une semaine. Une fois de plus, la Wehrmacht reprenait la ville broyée de Kharkov, avant de la reperdre définitivement en septembre, tout de suite après l’échec de la contre-offensive sur Bielgorod.
L’aurore nous surprit dans les sablières au nord-ouest de la ville, alors que nous étions passés au peigne fin par les Kommandos de reformation qui s’escrimèrent à renvoyer les hommes vers leurs unités d’origine. Comme, malgré toute leur bonne volonté et leur organisation, ils ne savaient pas les trois quarts du temps où se trouvaient ces unités, ils reformaient des groupes de combat avec les égarés, parmi lesquels il n’était pas souhaitable de se trouver. En effet, ces nouveaux groupes n’ayant aucune affectation officielle venaient grossir, ou tout simplement combler, des effectifs existant sur les registres militaires et dont on connaissait l’emplacement sur les cartes de l’état major. Ces hommes, brusquement affectés à des groupes indistincts à effectifs variables, n’entraient donc plus dans l’organisation logique de l’armée. Déjà signalés par leur régiment d’origine comme disparus ou tués, ils étaient donc considérés comme morts. La chance voulait que, tout compte fait, ils existassent encore. L’on pouvait donc bénéficier de ces renforts inattendus, et il n’y avait aucune raison de les ménager puisqu’ils n’existaient pratiquement et administrativement plus.
De longues files de soldats, assis, couchés, éveillés ou endormis, attendaient ainsi l’ordre d’être dirigés sur un quelconque point de l’offensive sur Kharkov.
Je revois bien la vallée du Donetz, qui étendait ses bouleaux de sable jusqu’à douze ou quinze kilomètres du lit du fleuve. Le tonnerre de la gigantesque bataille dont le front se situait à trente kilomètres au sud nous arrivait comme un grondement ininterrompu. L’attaque allemande déferlait par le nord et l’ouest. Protégé ainsi sur son aile gauche par le Donetz, l’assaut des Panzer enfonçait un coin redoutable dans les défenses d’artillerie ennemies qui avaient franchi le fleuve à la hâte en vue de poursuivre leur contre-offensive. Maintenant ces batteries se trouvaient acculées le dos au Donetz qu’elles ne pouvaient plus franchie, les ponts étant détruits pour la nième fois. En fait, les Russes venaient de commettre la même erreur que l’Allemagne à Stalingrad. Dans leur précipitation à vouloir nous rejeter hors de chez eux, les bolcheviks avaient distendu leurs effectifs et sous-estimé les forces qu’ils croyaient avoir rejetées définitivement au-delà de Kharkov. Ce qui leur arriva ne prit évidemment pas l’ampleur de Stalingrad, mais en une semaine, cent mille Russes connurent l'enfer dans la poche Slavianks-Kiniskov et cinquante mille furent tués.