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DEUXIÈME PARTIE

LA GROSS DEUTSCHLAND

(printemps 1943 – été 1943)

Chapitre IV

La permission

Berlin-Paula

Par un beau matin du printemps ukrainien nous fûmes réunis à Trevda, où Halls avait passé des jours si heureux. Deux autres compagnies nous rejoignirent sur une colline recouverte d’herbe courte et moussue – cette herbe rase, drue au point que chaque brin semble vouloir écarter l’autre, est tellement vigoureuse qu’elle devient une savane un mois plus tard. Nous étions environ neuf cents. Au sommet de cette colline, sur le plateau d’un véhicule démoli, quelques officiers de l’infanterie nous tinrent un petit discours. Autour d’eux, une vingtaine d’hommes avaient dressé des drapeaux ainsi que les fanions de leurs régiments. Le discours fut très courtois. Ces messieurs nous félicitèrent même de notre attitude passée – attitude que, paradoxalement, le moindre compte rendu du front nous reprochait quotidiennement. Nous en ouvrions des yeux démesurés. C’était à cause de cette attitude exemplaire que, ce jour-là, on faisait l’honneur à ceux qui le désiraient de les incorporer dans l’armée combattante. Il y eut tout de suite des volontaires, une vingtaine environ. Les officiers, connaissant notre « timidité », voulurent nous mettre plus à l’aise. Le discours se prolongea dans le même style. Certains hauts faits furent même racontés par le détail. Quinze autres volontaires sortirent des rangs. Parmi eux, Lensen qui, d’une façon évidente, était né pour la bagarre.

Puis, nos sauveurs nous parlèrent de quinze jours de permission. Il y eut au moins trois cents volontaires. Alors des lieutenants descendirent de la plate-forme et parcoururent nos rangs. Un capitaine continuait à haranguer les troupes de la Rollbahn puis les lieutenants désignèrent et invitèrent beaucoup d’entre nous à faire les trois pas fatidiques en avant.

Leur choix s’était porté surtout parmi les plus grands, parmi ceux qui avaient les meilleures mines, parmi les plus forts. Un index, ganté de peau noire, fut soudain pointé, droit comme le canon d’un mauser, sur le front de mon meilleur copain, de mon frère dans toute cette guerre. Comme hypnotisé, Halls fit trois grandes enjambées et le bruit que firent ses talons, lorsqu'ils se heurtèrent, ressembla au claquement d’une porte qui se ferme : une porte menaçante qui allait peut-être me séparer à jamais du seul vrai ami que j’aie jamais eu, de la seule raison de vivre qui, finalement, me tenait à cœur au milieu du désespoir que j’avais déjà traversé.

Après un court instant d’hésitation, je fus sur le rang des volontaires sans y avoir été forcé. Mon regard, bête de confusion, croisa un instant celui de Halls dont les joues rosirent comme celles d’un gosse à qui on vient de faire plaisir et qui ne sait comment l’exprimer.

À l’avenir, mes coordonnées seraient les suivantes :

Gefreiter Sajer.G.

100/1010 G4. Siebzehntes Bataillon Leichtinfanterie

Gross Deutschland Division SUD.G.

À la fin de la journée, nous avions regagné les sordides abris que nous occupions précédemment. Rien apparemment n’était changé. Nous savions seulement que nos noms avaient été inscrits sur les listes de recrutement d’infanterie. C’était, pour l’instant, la seule différence entre la vie que nous menions hier comme convoyeurs et celle d’aujourd’hui en temps que fantassins. Nous restâmes un peu perplexes sur l’attitude nouvelle que nous aurions dû prendre. Nos sous-offs ne nous laissèrent guère le temps de méditer sur notre situation. Durant plusieurs jours nous fûmes attelés au décrottage et à la remise en état du matériel qui avait souffert pendant la dernière bataille. Celle-ci semblait s’être calmée, quoique de vigoureuses contre-attaques soviétiques aient rallumé parfois de nombreux incendies au nord-est de la ville, à Slavianks. Nous fûmes employés également au répugnant travail qui consistait à ensevelir les milliers de morts que coûta la bataille pour Kharkov.

Effectivement, un matin, pour ne pas dire en pleine nuit tant l’aube était pâle, nous fûmes constitués « section d’ensevelissement ». Ce fut Laus qui nous annonça évidemment la bonne nouvelle au lieu des quinze jours de perm promis et tellement attendus. C’était surtout aux prisonniers russes qu’incombait le travail de relever les macchabées. Malheureusement, ils pillaient, parait-il, les corps des landser et volaient les alliances ou autres babioles.

Un fait, je pense plutôt que les malheureux bougres – dont beaucoup étaient blessés mais qui avaient été reconnus aptes au travail – cherchaient sur les corps de leurs propres compagnons ou sur ceux des soldats du Reich quelque nourriture. Les rations que nous leur distribuions étaient vraiment ridicules. Par exemple : une gamelle – contenance environ trois litres – d’une soupe insipide pour quatre prisonniers et pour vingt-quatre heures. Certains jours, ils ne recevaient que de l’eau.

Tout prisonnier pris en train de dévaliser un cadavre allemand, était immédiatement passé par les armes. Aucun peloton réglementaire n’était d’ailleurs formé à cet effet. Au hasard, un officier abattait le délinquant de deux ou trois coups de revolver, ou parfois, comme j’ai eu l’occasion de le constater pendant cette période, on abandonnait le prisonnier à deux ou trois lascars à qui la charge revenait régulièrement. Ces vicieux attachèrent une fois, sous mes yeux scandalisés, les mains de trois prisonniers à la grille d’un portail. Puis, une fois leurs victimes immobilisées, ils introduisirent une grenade dans l’une des poches de leur capote, ou bien dans une boutonnière, que l’on forçait avec le manche de l’engin. Le temps d’amorcer, et les misérables fuyaient se mettre à l’abri, tandis que l’explosion éventrait les Ruskis qui, jusqu’à la dernière seconde, imploraient leur grâce en hurlant.

Nous en avions pourtant déjà vu de toutes les couleurs, mais chaque fois ces procédés nous écœuraient au point que de vives altercations éclataient entre ces criminels et nous. Ils entraient alors dans une colère sans nom et nous insultaient de la plus grossière façon. Ils s’étaient, disaient-ils, évadés du camp de Tomvos, où les Russes avaient parqué de nombreux prisonniers allemands. Alors les évadés nous narraient comment les Soviets supprimaient nos compatriotes. Selon eux, le camp bien connu de Tomvos, 95 km à l’est de Moscou, était un camp d’extermination. Chaque jour, on partageait une nourriture – aussi dérisoire que celle que nous servions à Kharkov aux prisonniers russes – entre les hommes se rendant à une quelconque corvée, les soldats allemands, ne recevant de nourriture que s’ils travaillaient. Un bol de mil était servi, tout comme ici la gamelle, pour quatre hommes. Il n’y avait jamais assez de rations, même pour les prisonniers de corvée. Toutefois un bol devait nourrir quatre hommes et pas cinq, c’était le règlement. Alors on tuait les soldats en excédent en leur enfonçant, à grands coups de marteau, une douille vide de fusil dans la nuque. Les Russes se distrayaient, paraît-il, beaucoup à ce genre d’exercice.

Je crois les Russes fort capables d’une telle cruauté, après les avoir vus agir parmi les colonnes pitoyables de réfugiés en Prusse-Orientale. Ceci n’excusait pas l’attitude de nos compagnons d’armes qui se rendaient coupables d’une telle sauvagerie pour en venger une autre. La guerre atteint ainsi son paroxysme d’horreur à cause d’imbéciles qui, sous le prétexte d’une vengeance logique, perpétuent l’épouvante de génération en génération à travers l’histoire…