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Pendant de longues heures, nous dûmes déblayer un long couloir souterrain qui avait été transformé en hôpital de première urgence pendant la bagarre. Les chirurgiens avaient tant à faire que, certainement, cette longue cave avait été laissée pour compte. Tout le long de cet interminable couloir, une succession de lits grossiers à trois étages se prolongeaient sur une centaine de mètres. Sur chaque grabat se trouvaient trois corps mutilés, noircis et raidis. De place en place, un vide insolite creusé dans ce silo pestilentiel marquait la couche inoccupée qu’un moribond avait réussi à fuir avant son dernier souffle.

Aucune lumière n’éclairait cet ossuaire dont il n’y avait plus qu’à murer l’accès. Seules, les lampes électriques que quelques-uns d’entre nous possédaient boutonnées sur leur vareuse, jetaient des éclats effrayants sur les visages émaciés et tuméfiés des cadavres que nous devions arracher avec peine aux bat-flanc.

Enfin, un beau matin, alors qu’un délicieux printemps cherchait à s’excuser vis-à-vis du triste paysage des ruines de Deptroia (banlieue sud-ouest de Kharkov), un camion de la même couleur que le décor arriva sur la route terreuse qui menait aux nouveaux baraquements que nous occupions depuis la veille.

Après un brusque tour sur lui-même, il recula jusqu’à dix mètres de la première bâtisse, où un groupe, dont je faisais partie, s’activait à enlever un monceau de gravats et de pierraille qui envahissaient les abords de notre nouveau camp. La ridelle arrière fut abattue d’un seul coup, un petit caporal tout rond sauta à terre et joignit les talons. Sans nous saluer, sans nous adresser la moindre parole, il fouilla dans la poche supérieure droite de sa vareuse, là où doivent réglementairement se trouver les instructions militaires. Il en tira une feuille de papier consciencieusement pliée en quatre. Puis il entama, sans autre forme, la lecture d’une liste de noms assez longue.

En même temps qu’il clamait nos noms, toujours sur le ton réglementaire, d’un geste de la main il nous indiquait de nous placer sur sa droite. Les noms tombèrent, une centaine environ. Parmi ceux-ci : Olensheim, Lensen, Halls, Sajer… Un peu inquiet, je rejoignis donc les appelés. Puis, le caporal nous accorda trois minutes pour embarquer avec armes et paquetages complets à bord du camion. Il claqua des talons, et salua, cette fois. Sans ajouter un seul mot, il nous tourna le dos et s’éloigna comme pour une subite promenade. Toutefois il fit un grand geste du bras pour dégager sa montre-bracelet et pour s’informer du temps à nous accorder.

Pour nous, ce fut une ruée éperdue pour regrouper nos affaires. Nous n’eûmes absolument pas le temps d’échanger une opinion. Trois minutes plus tard une centaine de feldgrauen essoufflés s’étaient tassés à bord du camion dont les ridelles menaçaient de céder sous la surcharge. Le caporal était, lui aussi, à l’heure. Il jeta un coup d’œil dégoûté sur les paquets hétéroclites, dont quelques-uns s’étaient chargés, mais ne souffla mot. Puis il se baissa pour observer quelque chose sous le camion.

— Quarante-cinq hommes à bord seulement, dit-il, d’un ton haché. Départ dans trente secondes !

Et il refit les cent pas.

Des grognements silencieux allaient de l’un à l’autre : personne ne voulait descendre. Chacun avait une bonne raison pour rester. Deux ou trois furent projetés à terre. Comme j’étais dans le centre, serré comme une sardine dans une boîte, je n’eus pas la possibilité de bouger. Ce fut Laus qui prit l’affaire en main. Il fit descendre la moitié du camion ; ceux qui restèrent se comptèrent jusqu’à concurrence de quarante-cinq. Déjà le caporal grimpait auprès du chauffeur et donnait le signal du départ. Laus nous fit un amical adieu de la main. Ce fut la dernière fois que nous reçûmes un ordre du feldwebel de Bialystok. Le dernier sourire qu’il nous adressa le racheta, à nos yeux, de toutes les petites servitudes qu’il nous avait imposées. Près de lui, la moitié du groupe appelé nous regarda, ahuri, nous éloigner dans un tourbillon de poussière.

Cette partie du groupe nous rejoignit quatre jours plus tard à cent cinquante kilomètres en arrière du front, au quartier de repos de la fameuse division « Gross Deutschland ». Une autre partie de la division occupait d’ailleurs le camp champêtre d’Aktyrkha. Surtout des blessés en voie de guérison. La division elle-même tenait un secteur mobile dans la vaste région de Koursk-Bielgorod. Ici, tout était propre, net et agréablement organisé, à la manière des scouts mais avec beaucoup plus de moyens. Aktyrkha était un peu une oasis au milieu de l’immense steppe qui s’étendait partout autour.

Sur l’ordre du caporal, nous sautâmes au bas du camion pour nous ranger en file face par deux. Un groupe d’officiers formé d’un capitaine, d’un premier lieutenant et d’un feldwebel s’avança vers nous. Le petit caporal dodu réclama le garde-à-vous. Ces messieurs les officiers étaient remarquablement habillés. Le hauptmann, en tenue de fantaisie, c’est-à-dire veste en drap fin gris-vert pâle, parements rouges des unités au feu, pantalon de cheval vert foncé avec basane, bottes de cavalerie incroyablement astiquées, nous fit un petit geste de la main. Puis, il s’adressa à voix basse au feldwebel tout aussi briqué. Après une petite conversation, le feld s’avança au-devant de nous, claqua des talons et nous adressa la parole au nom du capitaine sur un ton tout de même plus jovial que le caporal qui était venu nous quérir.

« Bienvenue à tous à la division Gross Deutschland ! clama-t-il. Ici, vous allez connaître la vraie vie de soldats, la seule qui permet de rapprocher les hommes par les liens les plus sincères. Ici, la camaraderie existe entre chacun d’entre nous et, à chaque instant, elle peut être mise à l’épreuve. Les mauvais camarades, les brebis galeuses ne restent pas à la Gross Deutschland division. Ici, chacun doit pouvoir compter sur son frère de combat sans la moindre restriction. La moindre erreur entraîne la responsabilité d’une section au moins. Pas de flemmards, pas de traînards, tout le monde obéit ou se fait obéir aveuglément. Vos officiers réfléchissent pour vous. Montrez-vous dignes de vos supérieurs. Vous allez passer au magasin d’habillement et quitter vos hardes malodorantes. Une hygiène absolue est nécessaire à un bon état d’esprit. Aucune tenue négligée ne sera tolérée. (Le feld reprit un peu haleine, puis poursuivit.) Après avoir rempli ces dernières conditions, les volontaires ici présents recevront leur titre de permission pour quinze jours. Ce titre prendra effet dans cinq jours, au départ du convoi pour Nédrigaïlov sauf contrordre. Disposez. Heil Hitler ! »

Il faisait un temps splendide. Tout, ici, avait l’air en ordre. D’après ce que nous avions entendu, on ne badinait pas avec les ordres, mais quel agrément à côté de cet univers de merde, d’horreur, de souffrances et de panique que nous venions de traverser. Et puis, ce titre de permission que nous allions recevoir ! Halls sautait comme un cabri en folie. Tout le monde, sans exception, était joyeux.

Le petit caporal nous joua pourtant une sale blague, mais nous étions de si bonne humeur que tout se passa dans un concert de rigolade. Le drôle exigea que nous lavions nos tenues dégueulasses avant de les remettre au magasin pour en toucher de nouvelles. Nous nous retrouvâmes tous à poil, transformés en blanchisseuses devant de longs abreuvoirs. Nos sous-vêtements étaient dans un état de crasse tel que personne ne songea à les laver. Pour ma part, je foutai en l’air le caleçon merdeux à craquer et la chemise irrécupérable. Ma dernière paire de chaussettes, que j’avais aux pieds depuis le début de la retraite et qui ne formait plus qu’une succession de trous, rejoignit mes premières ordures. Puis, à poil sur le gazon, nous allâmes déposer nos anciennes tenues trempées mais consciencieusement pliées au magasin qui devait nous en donner des propres. Deux femmes soldats de l’intendance rirent à en mourir lorsqu’elles nous virent pénétrer ainsi dévêtus près des comptoirs d’habillement.