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— Gardez vos bottes ! lança un sergent que la vue de gars à poil n’amusait plus. Il n’y a pas de distribution de godasses.

Nous touchâmes tout neuf, depuis le calot jusqu’au paquet de premiers soins en passant par la couverture imperméable. Pourtant, quelques objets indispensables manquaient au fourniment. Par exemple, le caleçon et les chaussettes. Par la suite, ces deux éléments nous firent réellement défaut. Nous étions trop en liesse pour nous inquiéter de quoi que ce fût. Une fois vêtus, nous gagnâmes un long bâtiment en bois de l’armée. Au-dessus de la porte une inscription bien lisible rappelait à chacun l’hygiène réglementaire dans laquelle nous devions demeurer. « Eine Laus, der Tod ! Un pou, la mort ! » Le petit caporal grassouillet qui ne nous avait pas quittés depuis Kharkov nous fit signe d’entrer. Nous jetions déjà des appréciations sur notre nouvel appartement, rustique mais impeccablement en ordre.

— Ruhe, Mensch ! brailla le caporal. Le silence se fit instantanément. Puisqu’il n’y a même pas un obergefreiter parmi vous, je vais nommer un chef de chambre.

Alors il s’insinua entre nos groupes, l’œil mi-clos, comme s’il s’agissait de surprendre celui qui ne tenait pas du tout à avoir ce titre, ou comme s’il y avait une importante décision à prendre. Finalement il désigna d’un cri sec comme un coup de revolver un type fluet qui n’avait rien à m’envier.

— Du !

L’appelé fit un pas en avant.

— Nom ?

— Wiederbeck !

— Wiederbeck, tu portes jusqu’à nouvel ordre la responsabilité de cette chambre. Tu vas aller chercher au Warenlager les liserés de la division que chacun devra coudre sur la manche gauche de sa vareuse. Deuxièmement, tu devras… mmm blabla…

Il énuméra une suite de responsabilités qui firent rentrer à chaque fois la tête du pauvre Wiederbeck un peu plus entre ses deux épaules.

Nous eûmes donc, quelques instants plus tard, les fameux liserés portant en lettres gothiques d’argent sur fond noir, l’inscription « Division Gross Deutschland ». Cette bande, je la garderai sur la manche gauche de ma vareuse jusqu’en 1945 où le bruit courut, dans nos rangs dépareillés et clairsemés, que les Américains fusillaient tous les hommes appartenant à des divisions qui portaient des noms au lieu de numéros. Dans leurs jugements précipités, ils étaient, en effet, fort capables de passer par les armes un minable soldat de la « Gross Deutschland » ou de la « Brandenburg » au même titre qu’un héros de la « Leibstandarte » ou du « Totenkopf ». Mais ces moments noirs étaient encore fort éloignés. Nous étions au printemps 43, en pays conquis. Il faisait, comme je l’ai dit, un temps merveilleux. Nous avions, pour comble, un titre de permission en poche. Après ce que nous avions subi, la vie nous semblait être un rêve.

À part l’appel du matin et du soir, nous avions quartier libre et nous pouvions batifoler dans cette étrange localité qu’était Aktyrkha. Entre chaque maison, ou plutôt entre chaque groupe de maisons d’un style paysan russe très curieux et très joli, la steppe, folle à cette saison, formait une épaisse pelouse, dont l’herbe atteignait quatre-vingts centimètres de haut. Ces herbes, qui tournent au brun à la fin de l’été, étaient semées d’énormes marguerites. Les Russes tirent, de celle faune végétale, une foule de plantes odorantes et aromatiques dont ils se servent pour agrémenter leur cuisine et préparer de nombreuses boissons.

Des champs de cornichons grenus et vert clair alternaient avec les imposants tournesols. Chaque groupe de maisons réunissait ou bien les membres d’une famille ou ses amis qui avaient préféré bâtir leur domicile près du Drougy (ami) ce qui intelligemment, leur économisait du chemin lorsqu’ils voulaient se rendre visite.

Le Russe et particulièrement l’Ukrainien est très joyeux et hospitalier. Un peu comme les Orientaux, il est toujours prêt à fêter quelque chose. Je garde un agréable souvenir des quelques réceptions chez ces gens très enthousiastes, ou les uns comme les autres avaient complètement oublié les rivalités de la guerre. Je me souviens aussi des jeunes filles riant aux éclats, alors qu’elles avaient de bonnes raisons de nous haïr. Rien de comparable avec les mijaurées parisiennes qui ne doivent leur attrait, en général, qu’à l’importance du zèle et de la graisse baptisée produit de beauté qu’elles emploient.

Chaque groupe de maisons avait aussi son petit cimetière. Pas un cimetière triste et impressionnant. Un cimetière fleuri, avec des tables de bois autour desquelles on se réunissait souvent pour boire. Ces groupements portaient également une pancarte avec un diminutif du nom de la localité. Par exemple : la très belle Aktyrkha, ou bien Aktyrkha aimée, ou encore notre ville Aktyrkha et aussi douce Aktyrkha.

Quatre jours après notre arrivée, la seconde partie du groupe de volontaires fut parmi nous. Ils en avaient, paraît-il, sué pour venir jusqu’ici. Pratiquement tout à pied.

Le lendemain, enfin, nous prenions place à bord d’un convoi pour Nédrigaïlov. Nos titres de permission ne seraient pointés qu’à Poznan : soit dix-huit cents kilomètres. Puis encore peut-être mille pour aller chez mes parents à Wissembourg. J’étais donc en voyage pour plusieurs jours. Nous traversâmes une immense région intégralement plate sans le moindre vallonnement. Des engins chenillés de l’armée aidaient, çà et là, au travail de la terre d’Ukraine. Nous roulâmes bon train jusqu’à Nédrigaïlov sur une route restaurée par le génie allemand. Tous les cinq ou six kilomètres, les carcasses innombrables du matériel soviétique abandonné précipitamment, jalonnaient la piste. Nous avions parcouru environ deux cents kilomètres, lorsque notre attention fut attirée par des silhouettes minuscules, loin à l’avant du convoi. Elles étaient encadrées, par moments, de petits nuages blancs accompagnés presque aussitôt de détonations.

Déjà, les deux voitures qui nous précédaient ralentissaient sérieusement l’allure. Bientôt elles stoppèrent. Comme à l’ordinaire, le feld responsable du convoi sauta au bas de la première voiture et pointa ses jumelles dans la direction de notre inquiétude. Disciplinés comme nous l’étions, nous attendions l’ordre de dégringoler des voitures. Les gueulards se turent et nos oreilles tendues cherchaient à recueillir les impressions de notre chef de convoi. Peine perdue ! Seul, le bruit des moteurs au ralenti troublait le silence. Peu à peu la joie qui avait transformé nos visages ces derniers jours s’estompait.

Une vague inquiétude naquit en nous. Des imprécations montèrent.

— Je pensais que nous nous étions pourtant sacrément éloignés de la bagarre !

— Oui, merde alors…

— Qu’est-ce que ça peut être ?

— Des partisans, grinça Halls qui avait déjà participé à une chasse à l’homme.

Beaucoup d’autres suppositions fusèrent.

— De toute façon, ce ne sont pas ces salauds-là qui vont nous empêcher d’aller en perm !

— Qu’est-ce qu’on attend pour nous donner l’ordre d’aller leur casser la gueule ?

Déjà chacun récupérait le mauser que les permissionnaires n’abandonnaient jamais en pays conquis. L’idée que quelque chose ou quelqu’un pouvait nous interdire de rentrer chez nous, nous rendait sauvages de hargne. Nous étions tous prêts à faire le coup de feu par ce beau soleil, mais il fallait aller à l’ouest coûte que coûte. Finalement, l’ordre du combat ne vint pas. Le feld regrimpa à bord de sa machine et le convoi redémarra. Nous nous regardions, perplexes.