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— Des vendus ! crachèrent en cœur les deux horribles feld-gendarmes. Des vendus qui ont fui devant les Russes et ont perdu Rostov ! voilà ce qu’on en fait des vendus comme toi ! hurlaient-ils. On les renvoie au front qu’ils n’auraient jamais dû abandonner !

Et ils déchirèrent sa permission sous les yeux agrandis de stupeur du malheureux feldgrau. Nous crûmes qu’il allait pleurer de désespoir. Mais il se rua sur les deux misérables et les envoya rouler à terre l’un sur l’autre. Nous n’étions pas encore revenus de notre étonnement que, déjà, il s’éloignait à grandes enjambées. Furieux, les gendarmes se relevèrent en jurant de le faire fusiller.

Nous ne demandâmes pas notre reste et filâmes rapidement, avant que les deux gendarmes ne déchargent leurs mitraillettes sur nous. Deux jours plus tard, nous embarquions tout de même pour Kiev. On nous chargea d’ailleurs pêle-mêle au milieu d’un troupeau de bestiaux réquisitionné pour le ravitaillement. Peu importait les conditions dans lesquelles nous étions véhiculés. Cinq heures plus tard, nous étions à Kiev. Kiev, splendide quelques mois avant sa destruction. Ici, nous étions sauvés. La guerre ne semblait plus exister. La ville était belle et fleurie. Les gens allaient tranquilles, à leurs occupations. Les tramways blancs aux petits lisérés rouges promenaient à travers la ville agréable des foules de gens habillés de couleurs vives. Partout, des militaires, en feldgrauen, nets et propres, marchaient galamment aux côtés des jeunes. Ukrainiennes. Lorsque j’avais, traversé cette ville au cœur de l’hiver elle m’avait déjà paru jolie. Aujourd’hui cette impression se trouvait confirmée : j’aurais bien souhaité terminer la guerre ici.

De Kiev, nous n’eûmes aucune difficulté à sauter dans un train en partance pour la Pologne. Notre voyage fut très pittoresque. Embarqués dans un train civil, mêlés à la foule, ainsi nous fîmes plus ample connaissance avec le peuple russe que pendant toute la guerre. Pendant des heures et des heures notre train aux wagons dépareillés roula sur une voie unique à travers l’étendue marécageuse et désertique du Pripet. Les Russes chantaient et buvaient sans discontinuer, offrant à boire à tous les militaires présents. Ce fut un chahut incroyable pendant tout le voyage. Dans les rares gares où nous nous arrêtions, les voyageurs montaient et descendaient. Les plaisanteries les plus déplacées étaient lancées au milieu des rires. Les femmes chahutaient encore plus que les hommes. Halls quitta, un instant, sa tenue pour une gourbaritchkaiii. Nous passâmes ainsi d’Ukraine en Pologne sans nous en apercevoir. Après deux jours de voyage, le train s’arrêta définitivement à Lublin. Nous dûmes changer de wagon après un contrôle de police très sévère. Ces lascars nous expédièrent au camp de regroupement et exigèrent que nous passions chez le coiffeur du camp. La peur de manquer le train pour Poznan nous fit risquer un gros coup. Nous réussîmes, Lensen, Halls et moi, à filer sous le nez des feld-gendarmes sans avoir reçu les soins du coiffeur. Fort heureusement – d’ailleurs : de toute évidence – nous aurions manqué ce train.

Nous arrivâmes en pleine nuit à Poznan. Là, le centre de regroupement nous reçut fort bien. On nous donna un ticket pour nous présenter à la cantine et un autre pour le dortoir. Les permissions seraient validées le lendemain, le bureau étant ouvert tous les jours de 7 heures à 11 heures. On nous conseilla d’être présents à 6 heures, car il y avait parfois la queue.

Nous trouvâmes cela bizarre. En fait, le type qui arrivait à Poznan à 11 h 5 devait attendre jusqu’au lendemain matin pour continuer son chemin. Je pense que cette décision était motivée par le souci de garder les soldats ainsi sous la coupe de l’armée, même pendant les moments prétendus libres.

Pendant que le pauvre feldgrau se rongeait les ongles dans l’attente, un ordre d’annuler les permissions pouvait ainsi le réexpédier vers l’est. Par contre, pour le retour, le bureau était ouvert jour et nuit. Nous passâmes donc ce qui restait de la nuit dans un confortable dortoir qui rappelait un peu la caserne de Chemnitz, et le lendemain matin à 6 heures, nous étions devant le bureau des permissionnaires, derrière une vingtaine de types qui avaient probablement couché là. À 7 heures, nous étions trois cents. Sans se presser ces putains de bureaucrates en uniforme vérifièrent nos titres, livrets, etc. Derrière, on s’impatientait en silence. Deux gendarmes, près de la porte d’entrée, étaient tout prêts à mettre un terme au congé de ceux qui auraient pris l’initiative de gueuler. Puis nous traversâmes une cour à l’extrémité de laquelle se trouvait un hall d’inspection vestimentaire. On nous donna la possibilité de cirer nos bottes et de brosser nos tenues. On en arrivait à se demander si la boue de la plaine russe avait existé ! Puis, charmante attention, des femmes soldats nous distribuèrent un colis de produits de choix dont l’emballage entièrement constellé d’aigles à croix gammées, portait l’inscription « Bon séjour à nos permissionnaires ». Délicate et douce Allemagne !

Halls, qui se serait fait tuer pour un bouillon gras, roulait des yeux ahuris.

— Merde alors ! si on avait eu ça à Kharkov ! ne put-il s’empêcher de s’écrier. Nous étions comblés !

Aujourd’hui j’ironise évidemment, mais à cette époque, nous étions profondément touchés par ce qui nous arrivait. Un simple colis de charcuterie, confiture et cigarettes nous payait des nuits innombrables passées dehors par un froid qui faisait éclater les pierres et les millions de pas dans l’innommable boue de la vallée du Don. Nantis de ces présents, nous poursuivîmes, Halls et moi, notre chemin vers Berlin. Lensen nous avait quittés pour rejoindre sa Prusse natale. C’est à Berlin que nous reprîmes conscience de l’existence de la guerre. Dès la gare de Silésie et dans le quartier de Weissensee et de Pankow de nombreuses maisons écroulées marquaient çà et là les premiers symptômes de la désolation. À part cela, une vie active, comme peuvent en avoir toutes les grandes capitales, se poursuivait.

Dans Berlin, que je voyais pour la première fois, le souvenir d’une promesse que j’avais faite à Ernst Neubach me revint à l’esprit. Ernst m’avait fait promettre de rendre visite à sa femme qui demeurait chez ses parents dans Berlin Sud. J’exposai mon intention à Halls qui me conseilla d’y aller plutôt au retour. Mais je me rendais bien compte que je ne pourrais jamais partir un jour plus tôt de chez moi où l’on me retiendrait jusqu’à la dernière minute. Aussi valait-il mieux que je m’acquitte sur-le-champ de cette promesse faite à un homme qui était mort. Halls le comprit, tout en maintenant que j’avais tort. Pour sa part, il ne voulait perdre aucun instant et filer chez lui à Dortmund. Mon grand camarade me fit néanmoins promettre de passer le voir chez lui puisque je ne me décidais pas à le suivre maintenant.

Mal m’en prit. Combien aurais-je mieux fait d’écouter la voix de la sagesse qui parlait par celle de Halls. Le lendemain ma permission se termina devant la ville en flammes de Magdeburg. Je demeurais donc seul à Berlin, dans cette ville dont je ne connaissais rien et avec des difficultés à m’exprimer correctement.