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— Nous voici arrivés, mon petit, signale la bonne dame. Vous allez traverser le pont et suivre cette avenue.

Elle me montre du doigt l’ensemble pierreux et énorme de la ville dans laquelle je vais avoir à chercher.

Déjà je ne l’écoute plus. Je sais que je n’irai pas chez les Neubach et que ses explications sont superflues. Néanmoins je me confonds en remerciements et serre d’un air enjoué la main de la vieille dame. Elle s’éloigne en renouvelant ses vœux de bonheur. Je ne puis que sourire. Dès qu’elle a disparu, je commence à m’agiter avec furie pour regagner le temps perdu et trouver rapidement la gare de l’ouest.

Je marche comme un possédé sur le quai qui longe le fleuve. Une musique militaire envahit soudain l’atmosphère. Débouchant d’un haut portail, une troupe briquée à en écœurer tout le service sanitaire, vire dans la rue et se dirige vers le pont. Heureusement, je n’ai pas oublié les leçons de Bialystok. Dans un garde-à-vous impeccable, je présente les armes à la troupe indifférente. Une heure et demie plus tard, à force de questions, j’arrive à la gare où je dois trouver un train qui m’emmènera vers la France. Sur le quai, vert de soldats, je cherche avec angoisse mon ami Halls, qui ne peut prendre que ce train. Je ne dispose que de très peu de minutes et ne parviens pas à le trouver. Tant pis ! je monte. Tandis que je reprends mon souffle après tant de hâte, la capitale allemande s’estompe au rythme lent du convoi bondé. Rien à voir avec le train de Russie. Ici, même les soldats ont un air sérieux conforme à la vie civilisée et organisée de tous les grands pays européens. Le contraste est tel que je me demande si ce que j’ai connu en Russie n’était pas occasionnel à un mauvais rêve.

La nuit tombe, le train roule. Depuis trois heures nous cheminons et, pendant ce temps, j’ai l’impression que le train circule dans une ville. On ne voit pas de campagne : seulement des constructions. Brusquement le train s’arrête. Pourtant aucune gare ne justifie cette halte. Chacun se penche pour voir. Il fait nuit, mais au loin, une lueur rouge embrase le ciel. Un roulement sourd, coupé de grondements, se fait entendre. Au-dessus de nous, le vrombissement d’une masse aérienne fait vibrer les vitres du wagon.

— Ça a l’air de barder sur Magdeburg, me dit un feldgrau qui s’est inséré contre moi dans l’embrasure de la fenêtre.

— Qu’est-ce qui barde ? demandé-je surpris.

Il me regarde, interloqué.

— Ces fumiers de yankees, pardi, jette-t-il en me dévisageant. On n’est pas plus tranquille ici que sur le front.

Je ne peux détacher mon regard de Magdeburg en flammes. Je pensais pourtant avoir laissé la guerre loin derrière. Un quart d’heure après, le train, qui a repris sa marche lente, stoppe à nouveau. Des militaires courent sur le ballast et demandent à tout le monde de descendre. Le bruit court que la voie est coupée. Les militaires en service ou en perme doivent se mettre à la disposition des équipes de déblaiement. Ainsi, avec mon bel uniforme neuf et mon colis « bon séjour », j’emboîte le pas à une centaine de feldgrauen résignés.

Après une demi-heure de marche, nous nous trouvons en train de soulever poutres et moellons, aveuglés par la fumée acre de multiples incendies. Les explosions à retardement continuent à pulvériser ce qui reste d’une population bourgeoise gémissante. Des groupes de civils pleurnichards sont enrôlés à grands coups d’engueulades pour le déblayage. Tout le monde s’active. Il fait nuit, et seuls les incendies nous éclairent. Entre les monceaux de pierres, bois, vitres, meubles, bras, jambes, des conduites de gaz arrachées flambent en grondant comme des chalumeaux.

Une équipe de territoriaux nous distribue des pioches. Pour être plus à l’aise nous nous sommes débarrassés de notre fourniment que nous avons empilé près d’une voiture de pompiers. À la hâte il faut fouiller les ruines. Les gémissements des civils bloqués dans les caves montent jusqu’à nous. Des femmes et des enfants apeurés transportent en pleurant les briques, les pierres, et dégagent ainsi de grands espaces. Les ordres se succèdent, se conjuguent. « Par ici ! Ici ! » « Allons, du monde ici ! » « Vite, les conduites d’eau crevées noient les caves, vite ! » Nous autres militaires, on nous envoie dans les endroits les plus dangereux, menacés d’éboulements. Par des puits en profondeur nous arrivons aux caves. Nous attaquons avec ardeur un mur de briques qui doit cacher l’accès à un souterrain d’où montent des plaintes. Aidés du faible éclairage d’une ou deux lampes de poche, nous progressons à travers le fatras. Ma pioche disparaît dans quelque chose de flasque. Probablement le ventre d’un malheureux, broyé sous des tonnes de ruines. Merde de merde, je suis en permission ! tout ceci me retarde, bon Dieu ! Un grondement fait bouger le sous-sol où nous nous trouvons. Encore une de ces ingénieuses torpilles américaines qui explosent après coup. Nos efforts sont tout de même récompensés. Le dernier mur de briques tombe sous nos coups répétés. Du trou noir et béant, d’où s’échappe une poussière invraisemblable, surgit une cohorte de gens hagards et noircis. Les uns nous enlacent en pleurant de reconnaissance, d’autres s’enfuient littéralement fous. Tous sont plus ou moins blessés ou meurtris. Il faut nous engager en toussant dans le trou pour arracher des femmes pétrifiées qui serrent, à les étouffer, leurs bambins dans leurs bras.

Je ramasse le premier enfant que je rencontre. Un môme de cinq ou six ans s’agrippe à mon pantalon au point qu’il le fait sortir de ma botte, il m’entraîne en pleurant tellement que la reprise de sa respiration, entre deux sanglots, dure le temps d’un silence démesuré. Il me conduit vers un recoin où un casier à bouteilles écrasé maintient tout de même la base de la voûte prête à céder. Au pied, mélangé au fatras, une forme humaine gît, indistincte. Le mioche pleure toujours d’un chagrin sans remède. Je me mets à gueuler :

— Licht ans ! Schnell !…

Quelqu’un avance avec un lumignon. J’aperçois alors le corps d’une femme défoncé par la ferraille du casier à bouteilles écrasé par trente ou quarante tonnes de maçonnerie désintégrée. Le corps d’un enfant est à moitié coincé sous elle. Tirant sur les hardes humides et poussiéreuses de la morte, j’arrache brutalement, comme s’il s’agissait d’une pierre parmi tant d’autres, le corps inerte du mioche. Pas si inerte que ça, il semble remuer. À la hâte, chargé des deux gosses, je gagne l’entrée du souterrain. Je dépose celui qui se tait dans les bras des secouristes et entraîne celui au visage noyé de larmes un peu plus loin où je l’abandonne. Qu’il se démerde, bon Dieu ! En Allemagne il faut apprendre à vivre très tôt. Déjà nous sommes requis par d’autres besognes.

À nouveau les sirènes hurlent : fidèles à leurs bonnes habitudes, les Anglo-Américains viennent servir la seconde ration pour être sûrs que nous n’aurons pas le temps de secourir les victimes de la première. Les sifflets des chefs d’équipes sonnent la retraite.

— Tous aux abris, gueule-t-on alentour.

Quels abris ? À quatre cents mètres à la ronde on ne saurait reconnaître un hôtel d’un tas de charbon. Les habitants du coin courent dans des directions qu’ils croient bonnes. Des enfants égarés poussent des cris perçants. Là-haut, le sinistre grondement des quadrimoteurs enfle. Moi aussi je cours et je sais ce que je cherche. Voilà, c’est là. L’auto de pompiers a disparu, mais un tas de ballots demeure. Des soldats les retournent, en prennent un et s’enfuient. Voici le mien. Je le reconnais à la petite fleur d’edelweiss en métal que j’ai cousue sur le morceau de peau de veau qui sert d’oreiller. Je ramasse le tout, fusil compris… Merde, mon colis !