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— Hep ! vous autres ! mon colis !

À travers la bousculade quelqu’un m’envoie un paquet. Déjà tout le monde file.

— Hep ! hep ! ce n’est pas ça. Attendez… Merde de merde !

À l’autre bout de la ville, la grêle commence à tomber.

Merde de merde ! Merde de merde !…

Je traverse en trombe un espace libre où une bagnole aussi pressée que moi m’évite de peu. Le bitume de la rue semble bouger. Le bruit de milliers de vitres dégringolant à la fois vient apporter une note cristalline au choc énorme provoqué par l’explosion de torpilles de quatre ou cinq mille kilos.

Il y a de moins en moins de monde dehors. Seuls, quelques inadaptés comme moi courent encore à la recherche d’un abri. Par intermittence, des lueurs blanches offrent à mes yeux endoloris par la poussière virevoltante les silhouettes des maisons qui bordent une rue.

Ici, là, oui… Une pancarte blanche aux lettres noires… « Abri 30 personnes ». Peu importe, s’ils sont cent ou plus. Je descends l’escalier en colimaçon qui court entre les deux seules murailles intactes de l’immeuble dans lequel je viens de me précipiter.

Un tour, deux tours, une lampe sourde suspendue au mur par une main bienveillante éclaire le labyrinthe. Quelque chose barre le chemin ! Un gros cylindre gris plus haut que moi ! Il bouche le passage, nom de Dieu ! J’essaie de me faufiler entre lui et le mur. Mais, en regardant mieux, je fais une constatation qui me paralyse : une bombe ! une bombe énorme dont les ailettes déchiquetées prouvent quelle vient de traverser tout l’immeuble de haut en bas. Une bombe d’au moins quatre tonnes qui va sans doute péter d’un instant à l’autre. Zurück bleiben ! Je fais demi-tour et escalade quatre à quatre les degrés qui me font passer d’un tourment à l’autre. En nage, je surgis de l’abri et m’enfonce dans la nuit sombre éclairée violemment, par intermittence, comme par une gigantesque enseigne au néon. Finalement, à bout de souffle, je m’affale près d’un banc dans un square où j’attends au moins vingt minutes que les sirènes annoncent la fin de l’alerte. Le calme revenu, je reprends les travaux de déblaiement qui se terminent, pour moi du moins, à la fin de la matinée. C’est alors que j’apprends la plus déprimante des nouvelles.

Après cette nuit affreuse, je m’apprêtai à poursuivre mon chemin. Deux jours de ma permission avaient été gaspillés et je ne pouvais plus perdre une seconde. J’avisai donc un territorial pour lui demander où je pouvais trouver un transport pour Kassel et Frankfurt. Le type me demanda ma permission et, l’ayant parcourue, me pria de le suivre. Il m’emmena jusqu’à un poste de gendarmerie militaire où je vis disparaître mon titre de main en main. Néanmoins, à travers les guichets vitrés, je ne le quittais point du regard. Je vis qu’on apposait de nombreux cachets sur la feuille que j’avais transportée depuis Aktyrkha. Puis celle-ci revint. Un gendarme, sur un ton administratif, m’annonça que je ne pouvais pas dépasser le secteur de Magdeburg. Étant donné la position de mon corps d’armée, j’étais rendu à l’extrême limite de mon éloignement.

J’étais absolument abasourdi. Mon regard courut d’un gendarme à l’autre. Aucun son ne sortait de ma bouche. Mon désappointement était si grand que la surprise, que j’en éprouvais, le rendait momentanément insensible.

— Oui, nous comprenons votre déception, fit tout de même l’un d’eux qui s’était aperçu de mon émotion. Vous serez bien reçu au centre d’accueil de la ville.

Sans un mot, avec dans la gorge une envie de pleurer, je ramassai la feuille que le gendarme, las de me la tendre, avait posée sur le comptoir, et regagnai la sortie.

Dans la rue où le soleil persistait à luire, je continuai, les yeux ouverts sur ma déception. Des gens me croisèrent et je sentis leurs regards tomber sur moi comme sur un ivrogne. Soudain, j’eus honte. Tremblant de désarroi, je me mis à chercher un endroit où dissimuler ma tristesse. Un peu plus loin les ruines d’un bâtiment détruit m’offrirent leur asile. Je me réfugiai dans le recoin le plus caché. Je me laissai choir sur une pierre. Je portai le carré de papier blanc maculé de cachets à mon regard troublé. Alors je fondis en larmes comme un enfant. Un bruissement me fit relever la tête. Quelqu’un m’avait vu entrer dans les ruines et m’avait suivi, pensant, sans doute, que j’étais un pilleur. Lorsque l’homme vit que je pleurais, il continua son chemin tranquillisé. Fort heureusement, on donnait à cette époque moins d’importance aux larmes d’autrui qu’à quelques tickets de ravitaillement. J’eus donc au moins la chance de rester seul avec ma peine.

Dans la soirée, je repris le train pour Berlin, décidé par la force des choses à me mettre en rapport avec la famille Neubach. Je ne connaissais pas l’adresse de ma famille allemande, qui, pourtant, n’habitait pas loin de Berlin à cette époque. Il ne me restait donc que le centre d’accueil ou les Neubach. Pendant tout le parcours je ne pus que ruminer ma déception : j’avais tant espéré de cette permission. Je l’avais pourtant méritée, j’étais entré dans l’infanterie à cause d’elle ! Et maintenant, je me retrouvais avec ce bout de papier dérisoire dans un monde plein de soucis. Il ne me restait même plus le fameux colis que je m’étais fait faucher dans cette putain de ville de Magdeburg. Celui que j’avais récupéré, à sa place, contenait le linge sale d’un feldgrau. Je me présenterai donc les mains vides chez ces gens que je ne connaissais pas. La maigre somme que je possédais ne me permettait pas de faire le moindre cadeau.

Je parvins le soir même à Berlin, au centre d’accueil, où je fus tout de même bien content de trouver une gamelle et un lit. Je fis en outre, et sur les conseils d’un soldat plus âgé que moi, une déclaration de ce qui m’arrivait à un sous-officier de la réception. Celui-ci, assez sympathique, enregistra mon affaire et me pria de repasser dans vingt-quatre heures.

Le lendemain, à la première heure, je me mis à la recherche de la maison des Neubach. Après un long moment de renseignements et de déductions, je me trouvai en face du 112 de la Killeringstrasse. C’était une maison à trois étages, fort simple, avec une petite allée de gravier fermée par une grille basse. Une jeune fille, qui semblait de mon âge, se tenait appuyée à l’un des vantaux de la porte. Après une courte hésitation, je m’avançai vers elle et interrogeai une fois encore.

— C’est bien ici monsieur, fit la jeune fille toute souriante ; au premier étage. Mais à cette heure-ci, ils sont l’un et l’autre à leur travail.

— Merci, mademoiselle, savez-vous quand je pourrai les voir ?

— Sans doute ce soir, à partir de 7 heures.

— Ah ! bon, fis-je, songeant déjà à la longue journée que j’aurais à attendre.

Je remerciai en rebroussant lentement chemin.

Qu’allais-je fabriquer de tout ce temps, sacré bon Dieu ? Tout en refermant la petite grille, je jetai un dernier merci à la fille qui esquissa un petit salut. Qu’attendait-elle au fait ? Pas les Neubach tout de même !

J’avais déjà fait quelques pas dans la Killeringstrasse, lorsque l’idée que j’aurais au moins dû parler plus longuement avec la demoiselle me vint à l’esprit. Après plusieurs hésitations, je fis demi-tour, espérant qu’elle n’était pas partie entre-temps. Ne serait-ce que quelques minutes gagnées sur l’interminable journée qu’il me fallait attendre, cela valait la peine d’être tenté. À moins qu’elle ne me rie franchement au nez, j’étais prêt à supporter tous les sarcasmes. Bien vite je fus à nouveau devant le 112. Elle était toujours là !