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— Vous pensez qu’ils sont déjà rentrés, fit-elle rieuse.

Cela m’arrangeait bien qu’elle ait eu l’idée de parler la première.

— Certes non, mais je suis tellement perdu dans cette ville que je préfère attendre sur ces marches plutôt que d’avoir à rechercher encore des heures.

— Vous allez attendre tout ce temps ici ! fit-elle réellement étonnée.

— J’ai bien peur que oui.

— Mais il vous faut voir Berlin : c’est très intéressant.

— Je pense comme vous, mais je suis perdu par ici et je risque de piétiner sans rien voir.

Et puis j’ai eu une si grosse déception hier que je n’ai pas encore le cœur à batifoler.

— Vous êtes permissionnaire ?

— Oui, et il me reste encore douze jours. Je n’ai pas le droit de dépasser le secteur de Berlin.

— Vous êtes sur le front de l’Est ?

— Oui !

— Vous avez dû être malheureux, cela se voit.

Je la regardai interloqué. Je me rendais bien compte que je devais avoir une gueule de croque-mort, mais qu’une fille auprès de qui on vient faire le joli cœur vous le fasse remarquer !

Puis elle me parla des gens du troisième étage, mais je n’entendais plus, j’étais poursuivi par une idée fixe. Si elle m’a trouvé une gueule de croque-mort, la petite conversation qui me ramenait un peu à la vie normale, allait se terminer en un rien de temps. J’en avais une peur bleue. J’aurais fait n’importe quoi pour que ce moment dure, dure !

J’essayais stupidement de changer mon attitude et ma gueule à force de sourires, d’attitudes et de mimes. Naïvement, j’essayais de me rendre agréable. Puis, lourdement, je lui demandai si elle connaissait la ville.

— Oh oui ! fit-elle sans se rendre compte de mon piège. J’étais à Berlin bien avant la déclaration de guerre.

Puis elle me raconta une foule d’histoires. Elle faisait des études une partie de la journée, et pendant huit heures elle était secouriste. Elle étudiait pour être institutrice. Je continuais à n’écouter qu’à moitié. Seul le plaisir d’entendre n’importe quoi de ce que pouvait raconter cette fille, me berçait tendrement. Comblé par ce petit jacassement féminin, je continuais à m’efforcer de plaire. Lorsqu’elle eut épuisé ce sujet je posai la question de confiance, tel un feldwebel :

— Puisque vous ne reprenez votre travail de secouriste qu’à 5 heures, ne pourriez-vous pas me faire voir un peu Berlin, s’il vous plaît ? Évidemment si vous n’avez rien d’autre à faire !…

Elle rougit un peu.

— Je veux bien, dit-elle en baissant les yeux, mais avant, il faut que je voie Mme… (je ne me souviens plus de son nom.)

— Oh ! vous savez, moi j’ai tout le temps. C’est-à-dire douze jours.

Cela la fit rire. « Bon signe », pensai-je.

Nous bavardâmes au moins encore une heure avant l’arrivée de la dame en question. Je fus obligé de parler de la guerre, moi qui faisais l’impossible pour penser à autre chose. J’enjolivais, bien sûr. Je racontais des faits audacieux que je n’avais jamais vécus. De toute façon, parler à cette fille de la merde de la steppe ne l’aurait sans doute pas intéressée. Et puis, j’avais peur de trop bien exprimer nos malheurs. J’avais peur qu’à travers mes explications, elle ne ressente avec moi l’odeur fade de la boue et du sang. J’avais peur qu’à travers moi elle n’entrevît l’immense horizon gris qui était encore dans mon regard. J’avais peur qu’elle ne fût effrayée et dégoûtée et qu’elle ne m’en tint rigueur. Je brodais et inventais, séance tenante, des prouesses telles que l’on peut en trouver dans les films américains. Ainsi, je réussissais à entretenir sa gaieté, à lui arracher des « Oh ! » de surprise et des éclats de rire. Ainsi notre duo, auquel je tenais tant, pouvait-il se poursuivre.

Enfin Mme… arriva. Elle nous regarda d’abord sévèrement. Paula – c’était son prénom – me présenta comme un ami des Neubach.

— À vrai dire, madame, j’étais un camarade d’Ernst, il m’avait prié de rendre visite à ses parents.

— Je comprends, jeune homme ; entrez chez moi, vous serez mieux pour attendre. Ces pauvres Neubach font preuve d’un courage insensé. La perte de leurs deux fils à dix jours d’intervalle, c’est vraiment trop affreux ! Mon Dieu ! que cette guerre se termine avant qu’il n’arrive malheur à l’un des miens !

Ainsi les Neubach savaient ! Non seulement ils savaient qu’Ernst avait été tué, mais ils avaient perdu un autre fils !… J’ignorais qu’Ernst eût un frère. D’un seul coup, tout me revenait à l’esprit, Ernst, le Don, le Tatra… « Ernst ! Je vais te sauver, ne pleure pas, Ernst ! » Seule, la vue de Paula m’arracha à ces affreux souvenirs. Il ne fallait pas que je me souvienne. Non : Paula était là, à demi souriante ! Non ! Il n’y a plus que Paula, oubli, oubli, oubli… que c’est dur !

— Vous resterez chez moi ou chez les Neubach : à votre choix, cher monsieur, dit la bonne dame aux dix-sept années que représentait le « cher monsieur ».

— Comment est mort Ernst ? fit-elle.

— Permettez-moi de ne pas en parler, dis-je, en baissant la tête.

Mais il ne me servait à rien de baisser la tête : mes yeux venaient de tomber sur mes bottes, celles qui avaient poussé la terre sur la tombe d’Ernst Neubach. Tout me rappellerait à chaque instant le drame, tout sauf Paula et son sourire.

— Inventez quelque chose sur la fin de votre malheureux camarade, dit la brave dame, ne racontez pas à ces pauvres parents toute l’horreur que je devine par votre silence.

— Comptez sur moi, madame, j’ai déjà appris à inventer.

Mme… changea à temps la conversation, visiblement trop pénible, et nous servit, à Paula et à moi, un grand bol de cacao au lait. Puis elle s’entretint avec Paula. En fait la petite aidait Mme… à des travaux de couture.

— J’espère, Paula, que tu vas tenir compagnie à notre ami Sajer et que tu vas lui faire voir Unter den Linden et la Siegesallee. Ce jeune homme a besoin de distraction, ce sera ton travail, Paula.

J’aurais sauté au cou de la bonne femme !

— Mais, madame, nous devons terminer cela et…

— Ta, ta, ta, tu vas faire visiter notre capitale, rien n’est plus urgent.

Je remerciai chaleureusement Mme… Paula était-elle seulement contente d’avoir congé ? Qu’importait : j’étais trop heureux pour analyser.

Nous partîmes ainsi en promenade avec la promesse de revenir pour le déjeuner. Je marchais à côté de Paula, muet de ravissement. De temps en temps, elle essavait de marcher au même pas que moi, c’est-à-dire au pas militaire. Elle imitait le pas de parade, sans doute pour se moquer de moi, mais rien ne pouvait ternir mon bonheur. Je ne savais que rire sans rien répondre. Dans une petite boutique peinte en rouge, on vendait de la friture de poisson. L’idée me vint d’en offrir à Paula. J’étais moi-même plus sensible aux choses sérieuses comme la nourriture, qu’aux fins bouquets délicatement offerts. Paula me suivit, toujours délicieuse et souriante. Le marchand préparait déjà deux portions sur deux tranches de pain bis beurré sans doute avec quelque ersatz, lorsqu’il nous demanda nos tickets de pain.

— Tickets ? Je n’ai pas de tickets… Je suis en permission.

— Toutes les familles des permissionnaires peuvent avoir des tickets chez le bürgermeister pour le séjour des leurs. Je connais la combine, il y en a même qui en touchent pour ceux qui sont morts, fit le grossier personnage pour qui notre joie n’avait pas été communicative.

Pour ma part j’aurais bien bouffé le poisson sans cette putain de tartine, mais devant une jeune fille !

— Je suis en transit, fis-je souriant pour essayer de gagner la sympathie du commerçant.