Il n’y eut rien à faire. Paula riait cette fois à gorge déployée. Je me sentis devenir ridicule.
— J’aurai ta peau, vermine, ajoutai-je en français.
L’autre ne comprit rien et continua à fourgonner ses fourneaux. Sans friture nous continuâmes notre balade. Le déjeuner chez Mme… vint combler mon bonheur. Malgré les sérieuses restrictions, la brave dame réussit à préparer des mets fort appétissants. Je ne sais si c’est le manque d’habitude on les quelques bonnes liqueurs dont m’avait gratifié mon hôtesse mais, lorsque je quittai la table, j’étais en proie à une excitation peu commune. À tue-tête, j’entonnai des chansons de marche que mes deux compagnes ne pouvaient absolument pas chanter avec moi. Puis, me rendant compte de mes beuglements, je m’excusai hâtivement et entamais un autre refrain tout aussi percutant.
La brave dame semblait amusée mais pas très tranquille.
Paul se tordait et me regardait comme si j'étais un polichinelle. Mme… se rendait compte de mon ivresse, et craignant pour sa vaisselle, suggéra à Paula de m’emmener prendre l’air. Celle-ci m’entraîna donc à sa suite, pas très heureuse de sortir avec un feldgrau prêt aux pires conneries.
Dans l’escalier, ma timidité soudain vaincue par un culot monstre, j’attrapai Paula par la taille et commençai à mimer une danse au son de mes lourdes bottes ferrées. Les sourcils de mon amie se froncèrent et elle se dégagea brusquement en faisant vaciller le poivrot que j’étais devenu.
— Restez tranquille ou je ne vous accompagne pas ! précisa la jeune fille.
D’un seul coup je fus dessoûlé. Le seul fait que le sourire de Paula eut disparu, me consternait. Entre son regard durci et le mien momentanément chaviré par un bon repas, une brume semblait s’être levée. Une brume comme celle qui planait un jour sur le Don. J’eus brusquement l’impression d’être dans un trou d’homme et de revoir en songe ce qui avait été pour quelques heures une lumière dans ma jeunesse. Un grand frisson me parcourut : par ma connerie de quelques secondes, j’avais peut-être perdu Paula.
— Paula ! criai-je comme un désespéré.
Je restais planté sur les marches, Paula avait atteint le bas de l’escalier et s’encadrait déjà dans le portail inondé de soleil.
— C’est bon, venez, fit-elle, toujours en colère, mais ayez de la tenue.
Engourdi, je rejoignais mon bonheur terni.
— Que voulez-vous voir ?
— Je ne sais pas, Paula, ce que vous voudrez.
— Mais moi, je ne sais pas ce que vous voulez voir ?
La panique s’empara de moi. Visiblement Paula était exaspérée de traîner à ses basques un feldgrau saoul. Il faudra que je devienne officier, pensai-je dans mon émoi. Paula me mettait en demeure de prendre une décision sur ce que je ne connaissais pas. Dans ma tête, les ordres des sous-offs se mêlaient à la voix irritée de Paula, et m’enjoignaient d’accomplir ce que je n’avais aucune chance de réussir. « Soldat, grimpez au volant du Tatra ! Alors vous vous décidez ! Où voulez-vous aller ? Contact, attention à la chaîne ! Vous avez taché votre tenue, regardez, il vous faudra faire attention ! Contact !… Vous vous décidez…» « Oui, Herr Leutnant, jawohl ! Oui, Paula, entendu ! »
Soudain, elle me secoua par la manche et me tira de ma léthargie. Je levai sur elle des yeux sans doute si tristes que ses lèvres s’arrondirent comme pour un « Oh ! » de surprise.
— Allons toujours jusqu’à la place, fit-elle, nous nous déciderons ensuite, venez.
Elle me prit le bras. Je me laissai entraîner sachant que si un officier ou la feld-gendarmerie nous croisait, j’irais terminer ma perme dans un Arbeitslager pour m’être laissé donner le bras en pleine rue. Plus loin, je le fis tout de même remarquer à Paula.
— Oh ! ne vous en faites pas, dit-elle, moi je ne suis pas ivre, je les verrai arriver de loin.
Finalement, comme je restais à peu près muet, Paula prit l’initiative et me trimbala dans mille endroits que je parcourus sans les voir. Je ne parvenais plus à sortir de mon tourment. Je restais persuadé que la jeune fille faisait uniquement son devoir en me baladant ainsi et rien d’autre. J’aurais aimé qu’elle eût autant de plaisir que moi. Cela était impossible. Paula n’avait aucune raison de me faire des concessions. Il n’y avait aucune raison pour que je manque de tenue ou que je gesticule gauchement dans la rue propre et organisée. Il n’y avait pas de raison pour qu’elle accepte de payer son tribut de patience à un pauvre con de gefreiter parce qu’il avait pataugé des mois dans la neige et l’effroi. Il n’y avait pas de raison, surtout parce que les gens tranquilles ignorent que ceux qui ne sont pas habitués au bonheur gueulent à perdre haleine devant une joie qu’ils ne peuvent plus contenir. C’était à moi de comprendre. À moi de me mettre au diapason des gens tranquilles. À moi de ne choquer personne, de rester avec un sourire suave, ni trop large ni trop crispé. Sous peine de passer pour un exalté ou un personnage très antipathique – comme je l’ai si souvent ressenti en France après la guerre –, c’était à moi de faire l’effort, à moi d’improviser, à moi de ne pas emmerder les gens avec mes récits sans intérêt de la guerre – j’ai souvent eu l’envie d’écraser ceux qui m’accusèrent en plus de mentir : c’est si facile de tuer, surtout lorsque soi-même on ne tient plus tellement à l’existence – c’était à moi, con de gefreiter, qui m’étais trompé d’armée, c’était à moi, con de gefreiter, d’apprendre à vivre puisque je n’avais pas su mourir. Et toi, Paula, pourquoi me fais-tu remarquer cette tache sur ma vareuse ? Pourquoi ? Pourquoi une simple tache peut-elle effacer ton sourire. Pourquoi ? Pourquoi est-ce que j’aime encore sourire, moi qui ai déjà vu un océan de taches immondes ? Ce soir, les Neubach riront peut-être, Paula, et moi, Paula, j’essaierai de rire comme toi.
À 5 heures, Paula m’abandonna près de l’Oder Brücke. Elle me fit de nombreuses recommandations sur le chemin que je devrais prendre pour retrouver Killeringstrasse. Elle me serra la main longuement et eut un sourire de pitié. Moi je souriais comme si j’étais heureux.
— Je passerai un instant, ce soir, chez les Neubach, fit-elle. De toute façon nous nous reverrons demain. Bonsoir.
— Gute Nacht, Paula.
Le soir, je vis les Neubach. Je reconnus dans les traits de Mme Neubach ceux d’Ernst. Ces malheureux ne s’attardèrent pas sur le double malheur qui, en dix jours, avait anéanti tous leurs espoirs. Pour eux, l’Europe de demain n’avait plus de sens, puisque ceux qui auraient dû la connaître avaient disparu. Malgré l’insurmontable tristesse qu’ils ne pouvaient dissimuler, M. et Mme Neubach furent héroïques et essayèrent de fêter mon passage. La bonne dame qui m’avait si gentiment saoulé la gueule à midi s’était jointe à nous. Vers 11 heures, Paula, au cours d’une ronde de service, passa nous voir. Nos regards se croisèrent et Paula trouva drôle d’expliquer notre altercation de cet après-midi.
— Vous savez, j’ai été obligée de sermonner notre permissionnaire cet après-midi. Il dansait et sautait en pleine rue.
Je guettais les expressions sur les visages, ne sachant pas si j’allais me faire engueuler ou si tout le monde allait rire. Heureusement, je n’eus qu’à rire avec les convives.
— Ce n’est pas gentil, Paula, dit la chère, la douce, la parfaite bonne dame du troisième étage, tu dois te faire pardonner.
Parmi les rires, Paula rosissante et souriante fit le tour de la table et déposa sur mon front tracassé un baiser. Tel un condamné à mort sur la chaise électrique, je reçus les lèvres de la jeune fille comme Marie l’Annonciation. Absolument sans réaction, je me sentis rougir. Devant mon émotion, tous les assistants s’exclamèrent :
— Tout est pardonné !
Déjà Paula faisait gaiement au revoir à tout le monde et disparaissait derrière la porte.