Le lendemain, j’accompagnai mon père tout chagrin à la gare. J’eus l’idiotie de me coller au garde-à-vous pour le saluer une dernière fois. Je ne pense pas qu’il apprécia. Ainsi, par une chaude soirée de juin, je vis s’éloigner mon père, le regard inquiet, pour une durée de deux ans. Deux ans ou un siècle ! Deux ans lourds d’importance qui représentent soixante-quinze pour cent de ma vie.
Mon premier soin fut de me précipiter chez les Neubach. Je m’excusai de ne pas avoir présenté mon père et j’expliquai que nous n’avions eu que très peu de temps. Les Neubach comprirent très bien et ne m’en voulurent pas. J’avais l’air tellement impatient, que Mme Neubach me donna des nouvelles de Paula. J’appris avec déception qu’elle ne viendrait que le lendemain à midi. C’était trop bête. Vingt-quatre heures de perdues déjà, plus une nuit et une matinée. Dans les sept ou huit jours qui me restaient, cela comptait énormément. Je dînai sans grande joie chez M. et Mme Neubach qui respectèrent mon silence. Puis, je les quittai et descendis dans la rue, décidé à parcourir toute la ville à la recherche de mon puéril amour. Ce que je fis, jusqu’à ce que les sirènes viennent remplacer les tintements de quelques clochers qui auraient dû sonner 11 heures. Les longs mugissements montaient dans la ville. Dans les rues déjà aveuglées par le black-out, les rares lueurs disparaissaient. Déjà, sans doute partis de Tempelhof, les chasseurs de nuit s’arrachaient au sol aussi sombre que le ciel et rasaient les toits dans le grand hurlement de leurs moteurs. Par moments, l’échappement de ceux-ci traçait une lueur rose dans l’obscurité. Les side-cars de la défense territoriale sillonnaient les rues à la lueur de leur très faible éclairage et incitaient les rares passants à gagner les abris. Tout était encore calme et j’avais bien le temps de le faire. Chaque immeuble mettait d’ailleurs ses souterrains à la disposition de tous. Je battais donc toujours le bitume, une seule idée en tête, lorsque le ronflement sourd des bombardiers ennemis approcha.
Je savais que les équipes de secouristes arriveraient avec les premières bombes et que peut-être je verrais Paula. Je me glissai dans l’encoignure d’une porte, en face de la petite entrée de l’abri d’une maison trapue. J’avais une large vue sur une espèce de canal qui dégageait un assez vaste horizon baigné par une légère brume. Le rideau de feu monta du nord-ouest comme un embrasement irréel. Sans doute, l’apocalypse était-elle réservée aux grandes usines de Spandau. Partout, dans le ciel, des milliers de petits points lumineux craquaient comme tirés par un feu d’artifice encore lointain. Les nombreuses pièces de la défense antiaérienne de la capitale, dont certaines avaient même été dressées sur les terrasses des immeubles, opposaient, au rideau de feu qui avançait, un mur serré de mortels éclats. De larges lueurs apparaissaient et se prolongeaient jusqu’au sol, marquant chaque fois la destruction d’un quadrimoteur. Un martèlement d’une incroyable puissance faisait vibrer le pignon de lourdes pierres contre lequel j’étais appuyé. Les yeux soumis à un contraste brutal entre les ténèbres et les éclairs blancs, je scrutais par instants la rue et les quais où quelques retardataires couraient vers les abris. Puis la symphonie des vitres brisées monta en même temps qu’une nappe de bombes balayait un quartier de Berlin à un kilomètre devant moi. L’ouragan du déplacement d’air courut sur l’espace du canal dont l’eau se rida désagréablement.
Alentour, mille choses chutaient. Malgré mon désir de garder contact avec la rue, une peur irrésistible me la fit traverser en direction de l’abri. Sous mes pieds, le pavé tremblait comme la tôle mal ajustée sur le capot d’un lourd camion en marche. En un rien de temps je fus au milieu d’une foule au regard angoissé. L’air était irrespirable. Sans interruption un grondement puissant qui semblait venir autant de dessus que de dessous, faisait se détacher le revêtement de la voûte. Des gens sollicitaient du regard un peu de confiance sur d’autres visages aussi crispés que le leur. Des enfants inconscients posaient des questions naïves. « Qu’est-ce que c’est qui fait ça, maman ? » La mère embarrassée tapotait de ses doigts tremblants la frimousse aux cheveux blonds. Ceux qui avaient la chance de croire en quelque chose, priaient. J’étais appuyé contre une grosse conduite métallique qui me transmettait d’une façon très directe les vibrations d’alentour. Le grondement s’amplifiait cette fois, et écrasait l’air contenu dans les poitrines. Des cris d’angoisse montèrent. Comme mille express traversant la cave, un vacarme, qui couvrit plaintes et exclamations envahit l’abri et sembla y demeurer très longtemps. Les bougies vacillèrent et s’éteignirent. Les cris effrayants de la foule apeurée montèrent comme venant de l’enfer. Des lampes électriques s’allumèrent. L’abri tout entier sembla s’engloutir. Une poussière opaque arrivait de l’extérieur et s’engouffrait dans notre refuge.
— Fermez la porte, hurlèrent des voix d’hommes.
On la claqua et nous eûmes l’impression d’être dans une fosse commune. Des femmes commençaient à avoir une crise de nerfs et gesticulaient en hurlant. À cinq ou six reprises, le souterrain bougea, secoué par une puissance irrésistible. Tous les gens pétrifiés, moi y compris, demeuraient serrés les uns contre les autres, malgré l’horrible impression d’étouffement due à l’insuffisance d’aération. Une heure après y être entré, l’orage s’étant calmé, je ressortis de cet abri malsain pour découvrir, à la lueur des incendies, un paysage dantesque. Le canal de tout à l’heure reflétait, dans ses eaux subitement illuminées, l’image d’une dizaine d’incendies qui ravageaient ce qui jusqu’alors avait donné un sens à ses rives. D’hétéroclites débris jonchaient, entre deux crevasses béantes, les restes d’une rue propre, aux bordures de trottoir peintes en blanc. Une fumée âcre et suffocante enlevait une constellation d’étincelles qui se perdaient dans le ciel d’une nuit d’été. Partout des gens couraient et, comme à Magdeburg, je fus immédiatement embauché pour le déblaiement.
Après une nuit éreintante et une grande partie de la matinée, je retrouvai enfin Paula tout aussi épuisée que moi. Le bonheur qu’elle me fit en me disant qu’elle avait eu peur pour moi pendant le bombardement effaça d’un seul coup tout le souvenir de cette nuit pénible.
— J’ai pensé à toi aussi, Paula, je t’ai cherchée toute la nuit.
— C’est vrai ? fit-elle d’une petite voix qui me prouvait qu’elle était, elle aussi, gagnée à mes sentiments.
Je me sentis fondre d’émotion. Longuement mon regard s’attarda sur la jeune fille. Une envie folle de la prendre dans mes bras me fit sans doute rougir. Elle rompit le silence.
— Je suis fourbue, fit-elle, si nous allions dans la campagne de Tempelhof, cela nous reposerait.
— Je crois que c’est une bonne idée, Paula, allons-y.
« Tout ce que tu veux, Paula, tout ce que tu veux ! »
En compagnie de mon premier amour, je me dirigeai à bord d’une amusante moto taxi vers la campagne sablonneuse environnant le grand terrain d’aviation civil et militaire de Tempelhof. Nous quittâmes l’autobahn pour accéder à un petit plateau couvert d’une sorte de lichen où nous nous laissâmes choir avec plaisir. Nous étions réellement crevés l’un et l’autre. Il faisait incroyablement beau. À deux kilomètres, les nombreuses pistes d’envol de Tempelhof couvraient la campagne. De temps à autre, un « Focke Wulf » d’entraînement s’arrachait et montait à l’assaut du ciel avec une rapidité foudroyante. Allongée sur le dos, Paula, les yeux mi-clos, semblait prête à s’endormir. Moi, accoudé sur un bras, je la dévisageais comme si le reste du monde n’avait jamais existé.
Mille discours amoureux passaient dans ma tête. Mille choses qu’il fallait que je dise à Paula. Mille choses !… mais ma bouche restait dérisoirement muette. Pourtant il fallait, il fallait que je lui dise aujourd’hui ! Il fallait que je profite de cet instant idéal, que je lui fasse comprendre tout au moins. Quelle connerie d’être aussi timide ! Le temps passait, Paula ne disait peut-être rien pour me permettre justement de parler. Le temps passait et surtout celui de ma permission, mais malgré toutes ces raisons, l’amour que je portais à Paula m’imposait le silence. Elle murmura :