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— Le soleil est vraiment chaud.

Je balbutiai quelques âneries. Finalement, dans un sursaut de courage, ma main glissa vers celle de la jeune fille. Je sentis le bout de ses doigts et j’eus une courte hésitation à ce délicieux contact. Puis, redoublant de courage au point que ma respiration semblait s’être arrêtée, la main entière de Paula fut dans la mienne. Je la serrai avec ferveur et elle ne se dégagea pas.

Ayant eu autant de difficultés à vaincre ma timidité qu’à traverser un champ de mines, je restai un moment allongé sur le dos pour reprendre des forces. Béat de bonheur, je demeurai les yeux fixés sur le firmament, indifférent au reste du monde.

Paula tourna vers moi son visage aux yeux clos. Sa main serrait la mienne. Il me sembla que j’allais m’évanouir. Dans l’émotion qui me possédait, je crus avoir murmuré : « Je t’aime. » Je me ressaisis rapidement, ne sachant plus si je l’avais vraiment dit ou non. Paula ne bougeait pas. J’avais dû rêver.

Une chose pourtant venait de nous faire redresser la tête. À l’unisson depuis l’aérodrome, jusqu’à la proche banlieue berlinoise, le mugissement sinistre des sirènes envahissait une fois de plus l’atmosphère. Nous nous regardâmes, stupéfaits.

— Quoi, encore une alerte !

Cela paraissait peu probable. À cette époque, les raids diurnes ennemis étaient encore très rares, du moins dans cette région. Pourtant il était impossible de s’y méprendre : c’était le signal de début d’alerte. Nous ne tardâmes pas à en être convaincus : partout, sur les pistes, des avions roulaient et prenaient de la vitesse.

— Les chasseurs partent, Paula. C’est une alerte !

— Oui, tu as raison. Regarde là-bas, il me semble que des gens courent jusqu’à cet abri en béton.

Il n’y avait plus de doute.

— Il faut se mettre à l’abri, Paula.

— Oh ! nous ne risquons rien ici : c’est la campagne. Ils vont bombarder une fois de plus Berlin.

— Oui, après tout, tu as raison. Nous serons aussi bien ici que dans une cave sans air.

Au-dessus de nous, la chasse allemande passait dans un hurlement.

— Dix, douze… treize… quatorze…, criait Paula, saluant les « Focke Wulf » qui vrillaient l’air en rasant nos têtes. Vive nos aviateurs ! Hourra !

— Allez-y, les gars ! gueulais-je à mon tour pour suivre le mouvement.

— Allez-y ! répétait Paula, et là, ils vont les voir, ce n’est pas comme la nuit, vingt-deux… vingt-trois… vingt-quatre… qu’il y en a ! Hourra !

Une trentaine de chasseurs s’étaient envolés et grimpaient vers le ciel. La tactique consistait à prendre le plus de hauteur possible pour ensuite redégringoler en piqué sur le dos des bombardiers. C’est pourquoi la Luftwaffe avait mis au point ces formidables « Focke Wulf-190 » et « 195 » qui grimpaient si facilement en chandelle. Le bruit d’une défense antiaérienne très éloignée nous parvint.

— Si ça se trouve, ils ne viennent même pas sur Berlin.

— C’est à souhaiter, Paula.

Moi, j’avais déjà oublié cette maudite alerte qui m’avait fait lâcher la main de ma bien-aimée et, laissant les chasseurs à leur besogne, je préparais ma seconde attaque. Je m’étais déjà beaucoup rapproché de Paula lorsque, à travers la rumeur de la ville toute proche, enfla le bruit énorme des bombardiers ennemis.

— Oh ! regarde Guille, fit-elle en prononçant mon prénom toujours aussi mal, ça vient de là-bas, regarde !

De sa main délicate, elle désignait une énorme masse de points noirs qui grossissaient dans le ciel d’azur.

— Comme ils sont haut ! fit-elle, regarde ! Il y en a d’autres là-bas.

Je restai cette fois, le regard fixé sur la double apparition qui se dirigeait sur la ville et sur nous.

— Mon Dieu, comme il y en a !

Le bruit enflait, enflait.

— Oui, il y en a des centaines.

— On ne peut pas les compter, fit Paula, candide, ils sont trop loin.

Je me mis à avoir peur, peur pour nous, pour elle, pour mon bonheur.

— Il faut fuir, Paula, ça peut être très dangereux.

— Oh ! non, fit-elle désinvolte, que veux-tu qu’il nous arrive, ici ?

— Mais nous pouvons être hachés. Paula, il faut nous mettre à l’abri.

J’essayai de l’entraîner.

— Regarde ! fit-elle, toujours intéressée par le péril qui grossissait à vue d’œil, ils tournent vraiment vers nous. Regarde, ils font des traînées blanches derrière eux. C’est curieux.

Cette fois la Flack venait d’entrer en action. De tous les côtés, des milliers de tubes crachaient l’acier sur les assaillants.

— Viens vite, fis-je à Paula, en la prenant de force par la main, il faut s’abriter, je te l’affirme.

Les abris du terrain d’aviation étaient beaucoup trop loin pour que nous puissions les atteindre maintenant. En courant, j’entraînai Paula vers un creux, auprès d’une futaie.

— Où sont nos chasseurs ? criait Paula essoufflée.

— Ils se sont peut-être enfuis devant le nombre.

— Oh ! ce n’est pas bien ce que tu dis : les soldats allemands ne s’enfuient jamais devant le danger.

— Mais que peuvent-ils faire, Paula ? Les autres sont au moins mille !

— Tu n’as pas le droit de dire ça de nos courageux aviateurs.

— Excuse-moi, Paula, c’est vrai, cela m’étonnerait qu’ils se soient enfuis.

Le tonnerre s’abattait à nouveau sur la capitale martyre. Les soldats allemands ne s’enfuient jamais. Je le savais, moi qui avais couru du Don à Kharkov. À leur décharge, on pouvait tout de même admettre que le soldat allemand se battait souvent à un contre trente comme en Russie, par exemple. Du trou où j’avais obligé Paula à plonger, je pus cependant assister à l'avalanche qui ravagea le tiers de l’aérodrome et quatre-vingt-dix pour cent de Tempelhof.

Les masses diurnes de bombardiers étaient toujours plus puissantes que celles de nuit. Ce jour-là, onze cents appareils anglo-américains attaquèrent Berlin et ses environs. À peu près soixante chasseurs leur furent opposés. Les Américains subirent de lourdes pertes dues aussi bien à la Flack qu’à la chasse. Une centaine d’avions ennemis furent très certainement abattus. Aucun avion allemand ne fut épargné. Les pilotes n’avaient pas fui.

Je vis donc très nettement les grappes sifflantes descendre depuis sept ou huit mille mètres sur Tempelholf et sur les pistes du terrain. Je vis la plaine trembler sous ce pilonnage titanesque. Je vis la terre se fendre, les maisons se volatiliser, les réserves d’essence du camp d’aviation étendre des flammes qui roussirent la terre sur des centaines de mètres. Je vis une banlieue de cent cinquante mille habitants disparaître dans une nappe impénétrable de fumée. Je vis, les yeux involontairement ouverts sur le séisme, des arbres par paquets de dix se soulever du sol avec un bruit effroyable. J’entendis les avions en perdition hurler de toute la puissance de leurs moteurs. Je vis leurs cabrioles, leurs explosions, leurs chutes. Je vis entre autres, un « Focke Wulf » larguer son réservoir auxiliaire, qui tomba à cinq ou six mètres de notre refuge, nous aspergeant d’essence avant de s’écraser sur l’autobahn. Je sentis sur mon visage le souffle brûlant des explosions. Je vis aussi la terreur dans les yeux de Paula qui s’était blottie contre moi. Des débris incandescents sillonnaient l’air et nous obligeaient à nous faire minuscules au fond du trou. Paula avait caché sa tête entre mon épaule et ma joue, et son tremblement venait s’ajouter à celui des explosions.