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Blottis l’un contre l’autre, comme deux enfants éperdus, nous assistions impuissants au cataclysme. Les avions avaient disparu depuis longtemps que les explosions à retardement finissaient de ravager Tempelhof où l’on dénombra, pour un seul raid, vingt-deux mille morts. Berlin, lui aussi, avait été arrosé et les services de secours étaient absolument débordés. Les décombres de la nuit bouchaient encore les rues. Spandau flambait toujours. Dans le quartier sud-ouest, les bombes à retardement éclataient encore quinze heures plus tard. Tempelhof hurlait de douleur.

Lorsque, hagards, nous sortîmes du trou, Paula, les nerfs brisés par la fatigue de la veille et cette nouvelle épreuve, s’agrippait à mon bras et ne pouvait plus s’arrêter de trembler.

— Guille, fit-elle, je me sens mal. Regarde, je suis toute sale.

Elle semblait avoir perdu la raison. Sa tête retombait une fois de plus sur mon épaule.

Presque sans y penser, je me mis à l’embrasser anxieusement sur le front. Anéantie, Paula se laissait faire.

Les pensées que j’avais eues au début de notre promenade ne pouvaient plus se regrouper. Je n’éprouvais plus aucune gêne à embrasser ainsi mon amie. Mon amour semblait avoir dépassé le stade du flirt infantile. J’embrassais les cheveux de Paula comme j’aurais consolé un gamin bouleversé. À travers Paula, je revoyais celui de Magdeburg secoué de sanglots. Je songeais aussi à Ernst, je songeais à toutes ces larmes, à toutes ces angoisses. J’essayais, moi-même, d’avoir un peu de pitié et de la transmettre. Mon bonheur était mêlé à trop de souffrances pour que je puisse l’accepter ainsi en oubliant tout le reste. Mon amour pour Paula avait quelque chose d’impossible au milieu de ce chaos permanent. Jamais je ne pourrais jouir de ce bonheur aussi longtemps qu’autour de moi des enfants pleureraient à en suffoquer, dans la poussière des maisons qui s’écroulent. Rien ne paraissait sûr, rien ne semblait pouvoir dépasser chaque journée de ce beau printemps, sauf peut-être mon amour pour Paula que je ne savais comment établir.

Le ciel s’était aux trois quarts couvert de la fumée des milliers d’incendies qui ravageaient Tempelhof, les relais de l’autobahn et Berlin. Et mon regard allait des cheveux blonds de Paula au paysage bouleversé.

Nous nous laissâmes, une fois de plus, tomber sur l’herbe. Je ne savais trop que dire pour la réconforter. Lorsque nous eûmes un peu repris haleine, nous descendîmes lentement vers l’autobahn. Là, des camions chargés de monde couraient au secours de Tempelhof. Sans que nous leur fassions signe, ils s’arrêtèrent à notre hauteur.

— Montez, les jeunes ! On aura besoin de vous là-bas.

Nous nous regardâmes.

— Oui, bien sûr, nous arrivons.

— Viens, Paula, je t’aide à monter.

Les camions ramassaient tout le monde sur leur passage. On abandonna une partie de la ville à son sort pour être sûr de pouvoir au moins sauver l’autre. Pendant des heures, nous travaillâmes sans relâche pour dégager des blessés. Tous les « Hitlerjugend » d’une caserne voisine, en quête d’héroïsme, s’attaquèrent aux sauvetages les plus périlleux. Plusieurs payèrent de leur vie cet excès de dévouement et disparurent au milieu des poutres incandescentes.

Tard dans la nuit, nous réussîmes à nous réfugier, Paula et moi, dans un appartement aux trois quarts détruit. La tête tourbillonnante de fatigue, nous nous laissâmes tomber sur un lit. Épuisés, nous restions l’un et l’autre sans mot dire, les yeux grands ouverts dans l’obscurité de la chambre. Nés de la fatigue des milliers de papillons lumineux dansaient devant nous, et semblaient être plus qu’éphémères. Sur ma rétine impressionnée, la lueur des incendies continuait en songe à éclairer mon esprit. Une main écorchée de Paula jouait avec un bouton de ma vareuse poussiéreuse.

— Crois-tu que nous avons le droit de dormir ici ? questionna-t-elle.

— Je n’en sais rien, de toute façon…

— Si quelqu’un nous voit ici, nous aurons des ennuis.

À quoi pensait Paula ?

— Je m’en fous, je suis trop crevé.

Paula suçait un de ses doigts endolori, elle ne répondit rien. Prêt à affronter Dieu ou le diable, je passai mon bras sous la tête de mon amie et, sans hésitation, je me mis à l’embrasser à perdre haleine. Ses mains, abîmées par le déblaiement gagnèrent ma chevelure et s’y attardèrent. Pendant très longtemps nous essayâmes de rattraper ce que la vie nous avait interdit l’après-midi. Mais, bientôt, terrassés par la fatigue nous sombrâmes, l’un et l’autre, dans un profond sommeil.

Le lendemain, nous passâmes encore la journée au déblayage qui dura une semaine. Néanmoins, dans la soirée nous fûmes relevés par d’autres volontaires. Cela pour permettre aux gens de reprendre leurs occupations. Pour ma part, j’échappai heureusement à la corvée obligatoire du déblaiement. Sans activité actuellement, j’aurais dû rester à relever les ruines de Tempelhof.

Deux jours passèrent encore. Deux jours où je ne quittais plus Paula. J’avais mis de côté le colis paternel et, chaque jour, j’apportais du chocolat et des cigarettes que nous consommions entre nos effusions. La capitale pansait ses blessures et enterrait ses morts en de longs convois funèbres qui sillonnaient les rues. Déjà l’héroïque ville reprenait, avec le sourire, son rythme productif.

Il ne me restait que cinq jours de permission et l’angoisse de mon prochain départ m’étreignait. Paula appréhendait, elle aussi, ce moment et s’efforçait par sa gentillesse de m’empêcher d’y penser. Aucune autre alerte ne vint heureusement troubler ces derniers jours. La maison des Neubach s’était retrouvée sans vitres et une partie des tuiles était à changer. Trois bombes étaient tombées à cent cinquante mètres sur la place, dont l’aspect rappelait un peu maintenant celui des rues de Minsk.

La mère de Paula, que je connaissais, commençait à trouver bizarre que sa fille ne me quitte plus. Chaque soir, en plus de la journée, nous trouvions toujours une bonne occasion pour faire un tour. La brave dame, se rendant compte de la vie perturbée de la jeunesse de l’époque, n’était pas sévère et acceptait tant bien que mal nos escapades. Paula, qui disposait de plus d’argent que moi, m’offrit un soir une place au cinéma. Je vis avec elle un très bon film intitulé Immen See. Il était question d’un poème sur les nénuphars d’un lac.

En compagnie de mon adorable compagne, je vécus ainsi jusqu’au jour où je dus préparer mes affaires pour mon départ du soir à 7 heures en gare de Silésie. M. et Mme Neubach me firent de touchants adieux et comprirent que je souhaitais passer mes derniers moments de permission auprès de celle qu’ils considéraient comme ma fiancée. Mme Neubach insista pour me donner une chemise et un gros pull-over ayant appartenu à Ernst. M. Neubach y ajouta des cigares, du savon et deux boîtes de conserve. Ils m’embrassèrent et me firent jurer de revenir les voir lors de ma prochaine permission. Je promis de leur donner de temps en temps de mes nouvelles et leur demandai de veiller sur Paula.

— Je pense que vous vous aimez, mon petit, me dit Mme Neubach, est-ce vrai ?

— Oh oui ! madame, ne puis-je que lui répondre.

Je saluai ainsi mes bienfaiteurs, et pris congé. Paula reçut même du feld l’autorisation de m’accompagner jusqu’au dortoir afin de terminer mes bagages.

L’angoisse nouait ma gorge. Dans combien de temps reverrais-je ma petite Paula ? Dans combien de temps ?… Finalement, à force de se répéter des promesses, nous finîmes l’un et l’autre par reprendre confiance. Il ne fallait plus s’inquiéter : j’aurais certainement une autre permission dans trois ou quatre mois et Paula, mon amour, m’attendrait, elle me l’avait juré. Elle m’avait juré de m’écrire chaque jour. Elle m’avait juré qu’elle serait à moi bientôt, et que nous nous marierions. Ses lèvres chaudes me l’avaient murmuré mille fois en frôlant les miennes. Paula, mon amour, la guerre va finir. Il n’est pas possible que nous repassions encore un horrible hiver comme le précédent. Visiblement la coupe était pleine et les hommes lassés allaient cesser de se battre : nous le sentions.