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Nous gagnâmes la gare de Silésie où, en raison des destructions, le quai d’embarquement pour l’Est avait été installé un kilomètre plus loin. Paula marchait, souriante, malgré son émotion. Elle portait un petit paquet, qu’elle devait me remettre en partant. Des banderoles rendant hommage aux combattants de l’Est s’étiraient en guirlande tout le long du quai. Nous nous arrêtâmes devant le premier wagon pour Poznan. Je chargeai mon sac ventru à bord de la voiture et redescendis à côté de Paula. Un instant, je surpris son visage triste. Non, il ne fallait pas, il ne fallait pas être triste. Je t’aime tellement, Paula. Je restai longtemps à tenir ses deux petites mains sans savoir quoi dire de plus. Une envie folle de la prendre dans mes bras me tenaillait. Mais c’était interdit en public. Autour de nous des gens passaient en discutant tout haut. Le bruit des bottes ferrées de gars dans la même situation que moi résonnait sur le ciment du quai. Les yeux rivés sur ceux de Paula, je demeurais indifférent aux tourments des autres.

L’heure approchait. Un long frisson, qui faisait trembler mes mains, me parcourait. Un lampiste, en casquette framboise, avançait sur le quai en énumérant dans un porte-voix les destinations de notre convoi : Poznan, Varsovie, Lublin, Lvov et la Russie. Ces mots hachaient mon bonheur. J’appréhendais le coup de sifflet qui allait interrompre notre dernier moment.

— Paula…

Le lampiste continuait à parler de choses lointaines.

— Paula… qu’aurait été ma permission sans toi ?

— Auf Wiedersehen, mein Lieber, murmurait Paula en pleurant.

— Non, Paula chérie, pas cela, pas ici je t’en prie, tu sais bien que je serai bientôt de retour.

— Ich weiss, mein Lieber, auf Morgen, Guille.

Là-bas, de l’autre côté des voies, une section passait en chantant gaiement :

Erika nous t’aimons,

Erika nous t’aimons,

Pour cela nous reviendrons,

Jamais nous ne t’oublierons.

— Tu vois Paula, ils le disent eux-mêmes. Écoute.

Et moi, la chanson me bouleversait, je ne reviendrai que pour toi, Paula, c’est sans doute cela que voulait dire la chanson. Puis le sifflet gifla mon bonheur. Partout des adieux s’élevaient. Éperdument je serrai Paula contre moi et l’embrassai longuement.

— Einsteigen ! Los ! Los ! Reisende einsteigen ! Achtung ! Passagiere einsteigen ! Achtung ! Achtung !

— Je t’aime, Paula. À bientôt. Il ne faut pas être triste, regarde comme il fait beau, nous, nous ne pouvons pas être tristes.

Paula restait inconsolable. Je sentis que j’allais pleurer moi-même. Une dernière fois j’embrassai Paula. Les tampons des voitures se heurtèrent : c’était le départ. À la hâte, je bondis sur le marchepied. Paula me tenait encore la main. Le train lentement s’ébranla, beaucoup de gens pleuraient sur le quai. Des feldgrauen à moitié suspendus à l’extérieur des fenêtres continuaient à serrer une main, à embrasser un marmot. Paula trottinait auprès du train qui progressivement prenait de la vitesse. Puis elle fut obligée de lâcher.

À bientôt, mon amour.

Il faisait beau et j’avais l’air de partir pour une partie de campagne. Je restai longtemps sur le marchepied à regarder la silhouette de mon amie diminuer, diminuer, et disparaître à jamais. Je serai bientôt de retour, Paula chérie. Je ne fus jamais de retour. Je ne revis jamais Paula, ni Berlin, ni la Killeringstrasse, ni M. et Mme Neubach…

Paula, nous nous marierons. Je te le jure. Pardon, Paula… La guerre m’a empêché de tenir mon serment. La paix lui a fait perdre tout crédit. La France me l’a fait sévèrement remarquer. Pardon, Paula, je ne suis pas entièrement responsable. Paula, mon amour, comme moi tu as connu la misère de la guerre, tu as connu la peur et l’angoisse, et peut-être, je le souhaite de toute la force de mon âme, as-tu été épargnée. Cela seul compte, Paula : elle nous permet de nous rappeler, te souviens-tu… La guerre a rasé Berlin et l’Allemagne, la Killeringstrasse et les Neubach peut-être aussi, mais pas toi, Paula, non, ce serait trop affreux… non pas toi… Il ne faut pas. Je n’ai rien oublié : je n’ai qu’à fermer les yeux pour revivre nos merveilleux moments. J’entends le son de ta voix… je sens l’odeur de ta peau… J’ai encore le poids de ta main dans la mienne…

Chapitre V

Entraînement pour un corps d’élite

(Auf, marsch ! marsch !)

À bord du train bondé, je restai dans le couloir et ouvris rapidement la petite boîte que m’avait donnée Paula en partant. À l’intérieur je retrouvai les deux paquets de cigarettes que je lui avais offerts. Ces paquets, je les avais eus dans le colis que m’avait apporté mon père. Ne fumant pas, il m’avait gardé quelques-unes de ses décades. Dans une lettre charmante qui accompagnait le minuscule colis, Paula m’expliquait que ces cigarettes m’aideraient dans les moments de privation que je pourrais connaître. Une photo de ma bien-aimée complétait le tout. Je relus au moins dix fois la lettre avant de l’enfouir précieusement avec la photo dans mon carnet militaire.

Le train brinquebalait et chacun s’était réfugié dans sa propre mélancolie. J’essayai de trouver sur le rebord de la fenêtre un endroit stable pour commencer immédiatement une lettre pour Paula. Un gros con du corps alpin ne put s’empêcher de m’adresser la parole.

— Permission terminée, hein, jeune homme ? C’est toujours trop court les permes n’est-ce pas ? Pour moi aussi c’est terminé, et maintenant en route pour le « pan, pan, pan ! »

Je le regardai sans répondre. Il m’emmerdait.

— Et par ce beau temps, ça doit barder là-bas. Je me souviens de l’été dernier ! Figure-toi qu’un jour…

— Je m’excuse, camarade, il faut que j’écrive.

— Ah… une fille, hein ! Ah ! Ah ! toujours les filles. Ah ! ah ! ah ! Il ne faut pas t’en faire.

J’eus envie de lui enfoncer ma baïonnette dans le ventre.

— Il y a des filles partout ! Ah. ah… En Autriche tiens, eh bien…

Je lui tournai le dos, furieux. J’essayais vainement d’écrire, mais le brouhaha général prenait l’aspect d’une indiscrétion. Je remis à plus tard ma décision… Le front appuyé à la vitre, je restai longtemps à fixer sans le voir le paysage qui défilait devant moi. Dans le wagon, des conversations montaient, ponctuées de rire. Certains essayaient de plaisanter pour oublier la réalité. La réalité affreuse d’un front allant de Mourmansk jusqu’à la mer d’Azov. La réalité sinistre où deux millions d’hommes laissèrent leur peau. Le train allait lentement et s’arrêtait un peu partout. Des civils et des militaires montaient et descendaient à chaque gare. Mais le train était plutôt chargé de soldats en direction de l’est que de civils. Dans la nuit nous arrivâmes à Poznan. Je courus jusqu’au centre de regroupement où je devais faire timbrer ma permission qui expirait à minuit. Ensuite je me proposais de gagner le dortoir où j’avais passé presque une nuit lors de mon départ. La bousculade vers le bureau de la feld-gendarmerie m’empêchait de penser un instant à celle que je considérais comme ma fiancée. Tout allait beaucoup plus vite qu’au départ. Deux rangs de soldats avançaient à petits pas, en faisant la queue, et semblaient être avalés par une machine diabolique douée d’un appétit de géant. En dix minutes ma perme défunte fut visée, timbrée, enregistrée. Puis on m’indiqua le train n° 50 pour Korostenva.