Comme nous étions commandés par des gars qui, tout comme nous, arrivaient de permission, et qui n’étaient pas très joyeux d’aller faire « pan, pan », nous fîmes de nombreuses haltes avant d’arriver au camp F de la division Gross Deutschland, situé à environ trente-cinq kilomètres de Romny et deux cent cinquante de Bielgorod, en pleine nature, tout comme Aktyrkha.
Dans ce camp d’entraînement intensif pour troupes d’élite – toutes les divisions qui portaient un nom étaient considérées comme troupes d’élite –, on suait sang et eau. Ou bien on était hospitalisé après sept jours d’efforts insensés, ou bien on était définitivement incorporé à la division et l’on pouvait aller à la guerre qui était tout juste pire.
Nous passâmes sous un grand portail symbolique taillé dans les arbres de la forêt qui s’épaississait au nord-est. Tout en rythmant le pas comme nous l’avaient conseillé nos sous-offs et en chantant à perdre haleine Die Wolken ziehn, nous pûmes lire la devise, écrite en grosses lettres noires sur fond blanc, qui décorait le front de l’impressionnant portail : NOUS SOMMES NÉS POUR MOURIR.
Je n’en connais pas un qui n’aurait pas avalé sa salive en franchissant cette entrée. Plus loin, une autre pancarte avec ces mots : ICH DIENEiv.
Après avoir gagné dans un ordre impeccable le côté droit de la cour champêtre, nos sous-offs commandèrent le fixe. Deux feldwebels encadrant un hauptmann géant s’avancèrent vers notre groupe.
— Stillgestanden ! hurla notre chef de groupe.
Le colosse, le capitaine, salua d’un geste lent mais affirmé. Puis il s’avança vers nous et longea le groupe en dévisageant chacun de nous. Il dépassait tout le monde d’une tête. Même Halls ne faisait pas le poids devant cet impressionnant personnage. Lorsqu’il nous eut bien pétrifiés de son regard incroyablement dur, il recula et rejoignit les deux felds aussi immobiles que le tronc du cèdre de Jussieu.
— BONJOUR, MESSIEURS. (Ces paroles avaient une résonance de piquets que l’on enfonçait dans la terre.) JE VOIS, fit-il, À VOS VISAGES QUE VOUS AVEZ PASSÉ UNE EXCELLENTE PERMISSION. J’EN SUIS HEUREUX POUR VOUS. (Même les oiseaux semblaient s’être tus devant ce stentor.) MAIS DEMAIN, VOUS DEVREZ PENSER À LA TÂCHE QUI NOUS PRÉOCCUPE TOUS.
Une compagnie poussiéreuse arrivait de l’extérieur. Sur un geste de son chef de groupe, elle stoppa sous le portail pour ne pas déranger le discours du hauptmann.
— À partir de demain, le grand entraînement, qui fera de vous les meilleurs combattants du monde, commencera. Feldwebel, reprit-il plus haut encore, réveil avec le soleil demain pour la nouvelle section.
— Jawohl, Herr Hauptmann.
— Bonsoir, messieurs.
Il tournait les talons lorsqu’il se ravisa. D’un simple geste du doigt il fit avancer la compagnie poussiéreuse qui attendait toujours. Lorsque les types, aux torses nus, gris de poussière, furent à notre hauteur, il les fit stopper d’un autre petit geste.
— Voici de nouveaux amis, fit-il aux uns comme aux autres. Saluez-vous, s’il vous plaît.
Trois cents types, aux figures creusées de fatigue, firent un quart de tour à droite et nous saluèrent aux cris de :
— Merci, camarades, d’être venus vous aussi !
Nous leur présentâmes les armes et le capitaine s’en alla sur un petit geste satisfait de la tête. À peine était-il éloigné que les deux feldwebels qui l’avaient accompagné nous pourchassèrent vers nos baraquements, comme s’ils étaient soudainement devenus enragés.
— Quatre minutes pour vous installer, gueulèrent-ils.
Oubliant les fatigues de la marche, nous étions à nouveau au garde-à-vous au pied de nos lits à deux étages. Nos sous-offs, terrorisés, firent l’appel sous les yeux des deux felds du camp. Ceux-ci nous donnèrent alors des explications, quant à l’ordre, à la propreté et à la discipline qu’ils attendaient de nous. Puis ils nous conseillèrent de dormir, bien qu’il fût encore très tôt, car demain nous aurions besoin de toutes nos forces. Nous savions que, dans l’armée allemande, ces paroles avaient une signification souvent dépassée par la réalité. Le mot fatigue, ici, n’avait rien à voir avec la fatigue des gens que je connais depuis la guerre. Elle pouvait consommer un bonhomme d’un bon poids – soixante-dix kilos – pour le réduire à cinquante-cinq en quelques jours. Lorsque les deux loups-garous eurent disparu en claquant la porte derrière eux, nous nous regardâmes, perplexes.
— Ça n’a pas l’air de rigoler ici, fit Halls qui occupait le lit du dessous.
— Nom de Dieu, non ! Tu as vu le hauptmann ?
— Je n’ai vu que lui, reprit-il, et j’appréhende le jour où je devrai recevoir son pied au cul.
Dehors, une section en tenue camouflée de combat partait sans doute pour un exercice de nuit.
— Je m’excuse, Halls, mais il faut que j’écrive à quelqu’un. J’en profite tant qu’il ne fait pas encore nuit.
Le feld nous avait précisé que nous ne devions pas user des bougies sans raison après le couvre-feu.
— Vas-y, répondit Halls, je te laisse à tes préoccupations.
À la hâte je sortis le morceau de papier que je n’avais pas réussi à remplir pendant tout le trajet, et j’entamai une lettre enfiévrée à Paula.
« Mon cher amour »…
Je racontai à Paula le voyage et notre arrivée au camp F.
« Tout va bien, Paula, et je ne pense qu’à toi. Ici tout est calme. »
« Je n’oublie aucun de nos moments et je brûle d’impatience à l’idée de te revoir. »
« Je t’aime intensément. »
Le soleil rosissait à peine la cime des arbres que la porte voltigea contre la cloison du dortoir, comme si les Soviets avaient été derrière. Un feldwebel tirait d’un sifflet des sons aigus qui nous firent sursauter.
— Trente secondes pour aller aux abreuvoirs, hurlait-il, et tous à poil devant le baraquement pour la gymnastique.
Cent cinquante types, biroutes au vent et cul à l’air, se ruèrent sur l’eau fraîche des abreuvoirs situés de l’autre côté des bâtiments. Plus loin, dans le jour à peine levé, des soldats rampaient sous les ordres d’un autre chien de garde.
En un rien de temps nous fûmes lavés et rangés devant le bâtiment. Heureusement nous étions dans les premiers jours de juillet, et nous n’avions pas à souffrir du froid. Alors, le feld désigna l’un d’entre nous et lui commanda de nous faire exécuter un mouvement de culture physique jusqu’à son retour. Le mouvement consistait à battre des bras dans plusieurs sens, à se toucher les bouts des pieds, à toucher ensuite le sol à droite et à gauche le plus loin possible et à recommencer.
— Allons-y, commanda-t-il avant de s’éloigner, et défense de s’arrêter !
Pendant de longues minutes peut-être quinze, nous battîmes l’air ainsi.
Lorsque le feldwebel réapparut et nous ordonna de stopper, la tête nous tournait.
— Vous avez quarante-cinq secondes pour vous retrouver en tenue de combat ici même. Raus !
Et quarante-cinq secondes plus tard, cent cinquante casques d’acier, avec en dessous cent cinquante garçons dont le pouls battait à se rompre étaient alignés face au drapeau. Alors nous fîmes connaissance avec Herr Hauptmann Fink et avec ses redoutables méthodes d’entraînement. Il arriva en culotte de cheval à basane et schlague sous le bras.
— Stillgestanden ! commanda le feld.
Le capitaine s’arrêta à la distance convenable, fit lentement demi-tour et salua le drapeau. On nous commanda le « présentez armes ! »