Le plus étonnant est qu’à cette époque nous étions persuadés d’être des bons à rien, et que vraiment, nous ne serions jamais de bons soldats. Malgré notre vie impossible, nous essayions, pleins de bonne volonté, de faire de mieux en mieux. Mais Herr Hauptmann Fink avait une conception du mieux qui risquait de vous amener au seuil de la mort.
Vers la mi-juillet, juste quelques jours avant la bataille pour Bielgorod, le capitaine commandant le camp F nous consacra fantassins. Nous dûmes alors, au cours d’une cérémonie en plein air, prêter serment au Führer. La section avait été rassemblée au garde-à-vous, devant une estrade de branches pavoisée de drapeaux où se tenaient les officiers du camp. Les uns après les autres, nous devions sortir du rang, marcher au pas de parade jusqu’à hauteur de l’estrade, faire face par un quart de tour et avancer vers elle. Parvenus à une distance réglementaire, c’est-à-dire environ sept ou huit mètres, nous devions reprendre le garde-à-vous et prononcer à haute et intelligible voix :
« Je jure de servir l'Allemagne et le Führer jusqu’à la victoire ou la mort. »
Ensuite, dans un autre quart de tour à gauche, nous devions regagner le rang de ceux qui avaient prêté serment et qui, très émus, s’apprêtaient, tels des chevaliers chrétiens devant Jérusalem, à convertir les bolcheviks.
Pour moi, qui ne suis qu’à moitié allemand, la cérémonie prit encore plus d’importance. Malgré les épreuves qu’on nous avait imposées, ma vanité se sentait flattée d’avoir été, moi comme les autres, consacré Allemand et vraiment digne de porter les armes.
Puis, ô miracle ! Fink fit distribuer à chacun un gobelet d’un vin fort bon. Le digne hauptmann leva ensuite son verre avec nous au milieu des Sieg Heil. Ensuite, passant parmi nous, il nous serra la main, nous remercia, et proclama qu’il était également content de lui : il envoyait à la division de bons soldats. Je ne sais si nous étions vraiment de bons soldats, mais il est certain que nous en avions vu de toutes les couleurs. Nous avions tous perdu de nombreux kilos et cela se voyait à nos yeux enfoncés et à nos joues creuses. Mais tout était prévu : avant de quitter le camp, on nous accorda deux jours de repos complet que nous mîmes bien à profit. Il paraîtra à peine croyable que, lorsque nous quittâmes le camp, chacun d’entre nous éprouvait au fond de lui-même une certaine admiration pour le Herr Hauptmann. Tout le monde, en fait, rêvait de devenir un jour un officier de la même trempe.
Chapitre VI
Et ce fut Bielgorod
Nous nous retrouvâmes, par une chaude soirée de l’été 1943, dans les environs immédiats du front. Bielgorod était retombé récemment aux mains des rouges qui, depuis lors, avaient installé leurs avant-postes au-delà des faubourgs de la ville dans nos propres fortifications. Le calme du front était à peu près général, de Kharkov à Koursk, en passant par Bielgorod. Les Russes, après une épuisante campagne qui n’avait pratiquement pas cessé depuis que nous avions été obligés d’évacuer le triangle Bielgorod-Voronej-Kharkov, reprenaient leur souffle et relevaient leurs morts innombrables, avant de déborder une fois de plus nos positions en septembre. Kharkov demeurait entre nos mains à la suite du carnage de Slaviansk, et la percée du front de l’extrême sud avait enfin été stoppée dans un immense piétinement quelque part autour de Krémentchoug et de la mer d’Azov.
Les Soviets avaient repris du poil de la bête et obligé les troupes roumaines et allemandes à se retirer de la plaine des Kalmouks et du Caucase. Ils nous avaient rejetés au-delà du Donetz, mais la situation n’était pas encore entre leurs mains et des contre-attaques retentissantes pulvérisèrent souvent leurs efforts insensés. Dans l’histoire de ces contre-attaques de l’armée du Reich, figure celle de Bielgorod qui fait suite à celles de Kharkov et de Stalino. Soixante mille feldgrauen participaient à la bataille de Bielgorod à laquelle je fus mêlé. Dix-huit mille « Hitlerjugend » étaient venus tout spécialement depuis les casernements de Silésie pour recevoir leur baptême du feu dans cet inégal combat où le tiers d’entre eux fut massacré.
Je me souviens de leur arrivée en colonnes fringantes, prêts à tout.
Certaines unités arboraient des fanions où l’on pouvait lire, brodée en lettres d’or, l’inscription : « junge löwen » ou encore « le monde nous appartient. » On vit arriver des sections de mitrailleurs, des régiments d’infanterie aux poitrines bardées de cartouchières alourdies de grenades, des motorisés avec leurs lourds attelages. La plaine était couverte de feldgrauen, et pendant trois ou quatre jours il en arriva, il en arriva…
Puis tout se calma. Les régiments, les sections, les groupes furent dirigés sur des points précis. Et ce fut la pose, la veillée d’armes. Une fois de plus, je parle comme si nous avions été au courant de la future attaque. En fait, nous assistions à tous ces préparatifs comme s’il se fût simplement agi de l’agitation normale et quotidienne du front.
Avec mes compagnons, nous continuions à être employés régulièrement, comme par le passé, à trente-six mille corvées qui nous rappelaient un peu le temps de la Rollbahn. Il faisait une chaleur insupportable, et l’herbe jaunie et desséchée de la steppe ne parvenait pas à fixer les nuages de poussière que le moindre déplacement provoquait.
Le soir, nous nous réunissions autour de vastes feux de camp pour discuter ou chanter. Le front se trouvait à environ vingt-cinq kilomètres, et personne ne nous interdisait de faire du feu. À cette époque, j’eus l’occasion d’échanger un courrier abondant avec ma petite Paula que j’étais loin d’avoir oubliée.
Puis, un après-midi, ce fut le grand rassemblement pour notre groupe. On nous distribua cent vingt cartouches par fusil et quatre grenades offensives. Nous fûmes constitués groupe de choc et de protection avec huit autres camarades et un sous-off. Halls – (nous faisions tout pour demeurer ensemble) – s’était vu intituler mitrailleur ; notre groupe était donc formé de deux F.M. Spandau, trois fusils dont le mien, deux grenadiers armés de mitraillette et d’un lourd colis de grenades, et un sous-off. Nous fûmes dirigés en silence et avec mille précautions vers un des nombreux abris, près d’une grosse ferme, à proximité immédiate de la ligne de front. Une section blindée de la « Gross Deutschland » s’y trouvait également. De lourds engins chenillés du type Tigre et de gros obusiers tractés, admirablement camouflés, étaient là, immobiles sous des feuillages réels ou artificiels. Nous passâmes devant une table installée près des bâtiments où un scribouillard en uniforme relevait nos matricules sur un gros registre. À une autre table, un oberleutnant de cavalerie étudiait une carte, entouré de ses officiers de Panzer et de quelques sous-offs, au garde-à-vous. Toujours avec précision, et comme l’indiquait le papier sur lequel notre destinée avait été tracée, nous fûmes conduits hors de la ferme. Tout de suite à la lisière d’un bois je reconnus les larges tranchées d’acheminement qui menaient aux graben des premières lignes. Chacun d’entre nous pensa sans doute la même chose : cette fois nous y sommes ! Partout des groupes allaient prendre position.