Nous formions la compagnie n° 5. À angle droit nous empruntâmes une tranchée d’acheminement qui nous mena dans le sous-bois. Les gars du génie avaient dû en baver pour ouvrir ce layon à travers toutes ces racines. Partout nous croisions des sections stationnées dans un quelconque abri qu’elles étaient en train de perfectionner. Il était à peu près 6 heures du soir et la chaleur épuisante de la journée commençait à s’atténuer.
Nous suivîmes la tranchée qui sortait du bois et zigzaguait à travers un petit vallonnement au sommet duquel d’autres futaies s’élevaient. Un officier, plongé dans la lecture d’une carte, nous indiqua notre chemin. Nous bifurquâmes sur la gauche, nous trouvant à nouveau sous le couvert des bois. Il faisait là une chaleur encore pire qu’à terrain découvert. Partout, des gars transpirant se bousculaient et cherchaient leurs positions respectives. Nous arrivâmes enfin à un grand abri à moitié couvert bondé de jeunes soldats des jeunesses hitlériennes.
— Halt ! commanda le sous-off qui nous conduisait. Répartissez-vous par ici, vous irez prendre vos positions quand l’ordre vous en sera donné. Votre feldwebel vous expliquera votre rôle.
Il nous salua et nous laissa avec les « Hitlerjugend ». Ceux-ci, serrés les uns contre les autres, assis par terre ou accroupis, conversaient gaiement. Je rejoignis Halls qui venait de déposer son MG‑42 et qui essuyait la sueur de son front.
— Merde, fit-il, j’avais moins de mal avec mon mauser, ce bon Dieu d’engin pèse son poids.
— Je reste auprès de toi, Halls, nous faisons partie du même groupe.
Et nous comparâmes nos deux mains gauches sur lesquelles avait été inscrit au tampon encreur le même « 5 K. 8 ».
— Qu’est-ce que cela veut dire ? demanda Olensheim qui venait de s’approcher.
— Numéro de groupe, gefreiter, plaisanta Halls. Si tu n’es pas du huitième nous ne te connaissons pas.
Inquiet, Olensheim regarda sa main.
— N° 11, grand salaud, tu es dans le secret militaire ?
— Moi non, fit Halls sur le même ton rigolard, mais demande au caporal Lensen, il doit être au courant.
— Nous allons à un pique-nique, ricana Lensen, tout de même assez mécontent que son grade ne lui permette pas d’être dans le secret des dieux.
Un jeune hitlérien, beau comme une fille (une belle fille évidemment) s’approcha.
— Est-ce que les Soviets sont loyaux au combat ? questionna-t-il comme un footballeur qui se renseigne sur l’équipe adverse.
— Très ! fit Halls sur le ton d’une vieille dame dans un salon de thé.
— Je vous demande cela parce que je pense que vous êtes des anciens, fit-il alors que nous étions certainement du même âge.
— Un bon conseil, jeune homme, fit Lensen, afin que son minuscule grade serve quand même à quelque chose, tirez sur tout ce qui est russe sans réflexion. Les Russes sont les pires salopards que la terre ait jamais portés.
— Alors les Russes vont attaquer ? demanda Olensheim, blême.
— Nous attaquerons avant, fit le beau jeune homme sans réussir à durcir son visage de madone.
Il rejoignit ses camarades.
— Est-ce que quelqu’un va nous mettre au courant à la fin ? lança Lensen dans l’intention d’être entendu par le feldwebel.
— Ferme donc ta gueule, jeta un vrai ancien, vautré de tout son long, tu sauras bien assez tôt dans quel coin tu vas crever.
— Hououou, crièrent ensemble les plus proches « Hitlerjugend ». Quel est le chiasseux qui parle ainsi ?
— Vos gueules, à vous aussi, les merdeux, continua l’ancien, un gars robuste de la trentaine et qui devait avoir quelques années de pétarade derrière lui. On vous entendra chialer à la première égratignure.
L’un des Junge Löwen se dressa et s’avança vers le vétéran.
— Monsieur, fit-il d’un ton assuré comme peuvent l’avoir les étudiants en médecine ou en droit, expliquez-vous sur cette attitude défaitiste qui sape le moral de tous.
— Laisse-moi ronfler, grogna l’autre, que le beau verbiage ne semblait pas avoir impressionné.
— Je vous le demande encore une fois, insista le jeune garçon.
— Je dis que vous êtes des merdeux et que dès que vous aurez pris un gnon, vous commencerez à réfléchir.
Un autre garçon parmi les jeunes hitlériens se dressa comme un ressort. Son visage était régulier et ferme, ses yeux gris acier reflétaient une détermination inébranlable. Je crus qu’il allait foncer sur l’ancien qui ne regardait personne.
— Croyez-vous que nous sortons des jupons de nos mères? fit-il d’une voix qui ne trahissait pas son regard. Nous avons appris à nous endurcir au moins autant que vous dans nos camps. Nous avons tous fait les pelotons d’endurance. Rümmer, continua-t-il en s’adressant à un camarade, frappe-moi à la figure.
D’un seul bond, Rümmer fut sur ses jambes. Son poing nerveux et robuste atteignit la bouche de son camarade. Celui-ci vacilla sous le choc, puis vint se planter devant l’ancien qui s’était décidé à regarder. Deux filets de sang clair couraient rapidement de la bouche au menton du Junger Löwe.
— Les merdeux encaissent aussi bien que les bourgeois chiasseux de votre espèce.
— Ça va, fit le vieux qui n’était pas décidé à prendre des coups avant l’heure H. Vous êtes des héros.
Il se retourna et essaya de ronfler.
— Au lieu de vous engueuler, fit le feld de notre groupe, écrivez à vos familles : le courrier sera relevé tout à l’heure.
— C’est vrai ça, fit Halls, je vais faire une lettre à mes parents.
Moi j’avais, depuis deux jours, une lettre pour Paula que je n’avais pas trouvé le moyen de terminer. J’y ajoutai quelques tendresses et fermai l’enveloppe. Quand on a la chiasse, c’est surtout à sa mère que l’on pense, et cette chiasse allait en moi crescendo en cette veille d’attaque que je ressentais de plus en plus. Je décidai donc d’écrire quelques lignes à ma lointaine famille, à ma mère en particulier à qui j’avais envie de confier mon angoisse. Par écrit cela m’était plus facile. Face à face j’avais toujours eu honte de confier, même des peccadilles d’enfant, à mes parents. Je leur ai souvent reproché de ne m’avoir jamais aidé à le faire. Ce jour-là, par écrit, j’osai m’exprimer.
Chers parents et toi maman,
Je sais que vous m’en voulez un peu de ne pas donner plus souvent de mes nouvelles. J’ai déjà expliqué à papa que la vie active que nous menions ici ne nous laissait guère le temps d'écrire.
(Je mentais, car depuis mon retour de permission, j’avais au moins écrit vingt lettres à Paula et une seule à ma famille.)
Enfin je vais essayer de me faire pardonner, en vous donnant aujourd’hui des explications sur mes activités. J’aurais pu t’écrire en allemand maman, car je fais de réels progrès dans cette langue, mais vois-tu, cela me repose un peu de penser en français. Ici, tout va bien, nous avons terminé l’entraînement et je suis maintenant un vrai soldat. Je voudrais que tu voies la Russie. Tu ne peux imaginer comme c’est énorme. Quand je songe aux champs de blé de la région parisienne, cela ressemble à un jardinet à côté de ce que nous avons traversé. Il fait aussi chaud qu’il a fait froid cet hiver. Je souhaite que nous n’ayons pas à en repasser un autre. Tu ne pourrais pas croire ce que nous avons enduré. Aujourd’hui nous venons de monter en ligne. Tout est calme, et je pense que nous sommes simplement venus relever les camarades. Halls est toujours mon meilleur ami : avec lui le temps passe gaiement. Tu seras très heureuse de faire sa connaissance à la prochaine permission, à moins que ce soit la fin de la guerre. Tout le monde pense qu’elle va finir, il est impossible que nous passions encore un hiver comme le précédent. J’espère que mes frères et sœur vont bien et que mon jeune frère ne fiche pas trop mes affaires en l’air. Je serai heureux de les retrouver un jour. Papa m’a dit que la vie était assez difficile pour vous. J’espère que ceci est arrangé et qu’il ne vous manque rien. Ne vous privez plus pour m’envoyer un colis, ici, ça va à peu près. Chère maman, je te mettrai peut-être au courant d’une chose délicieuse qui m’est arrivée à Berlin : nous en reparlerons.