Je vous renouvelle mes affectueuses pensées et vous embrasse tous.
Je cachetai ma lettre rose et la déposai avec celle de Paula dans le sac du vaguemestre, imité par Halls, Olensheim, Kraus, Lensen…
Tout était effectivement calme en cette soirée d’été 1943. Dans la nuit il y aurait, bien entendu, des échauffourées entre patrouilles, sans plus.
C’était la guerre !
Quelques-uns d’entre nous furent requis pour la corvée de soupe que nous prîmes tardivement. Il nous était interdit de toucher aux quelques boîtes de conserve que nous avions reçues et qui constituaient notre réserve.
Le crépuscule commençait à nous envahir, lorsque le feld responsable de notre section nous fit signe de nous approcher. Nous formâmes bientôt autour de lui un groupe attentif. Alors le feld nous parla de ce que nous aurions à faire. Il nous indiqua sur une carte du lieu, à peine réduite, plusieurs points de l’endroit que nous aurions à atteindre avec mille précautions, lorsque l’ordre nous en serait donné. Nous devrions alors nous mettre en batterie et protéger ensuite l’infanterie qui ne tarderait pas à nous rejoindre et à nous dépasser. Il fut question ensuite de points de ralliement et d’autres précisions que je ne compris qu’en partie. Ensuite il nous conseilla de nous reposer, car il ne ferait pas appel à nous, avant le cœur de la nuit.
Nous restâmes là à nous regarder les uns et les autres. Cette fois, nous étions renseignés. Nous allions bel et bien participer à une attaque. Un sourd pressentiment passa parmi nous et plissa un peu nos fronts par cette chaude soirée d’été, accompagné d’une certitude : quelques-uns d’entre nous allaient mourir bientôt. Même une armée victorieuse a ses morts et ses blessés : le Führer lui-même l’avait dit. En fait, personne ne pouvait imaginer sa propre fin. D’accord, il y aurait des tués à coup sûr, mais « je les enterrerai ». Personne, malgré le danger, ne pouvait sérieusement s’imaginer, gisant mortellement atteint. Non, c’était arrivé à des milliers d’autres, mais ça n’arriverait pas à moi. Et chacun, malgré la trouille et le doute se raccrochait à cette idée de conservation. Même les « Hitlerjugend », qui avaient pourtant, pendant des années, cultivé l’idée du sacrifice, ne pouvaient sciemment envisager leur fin dans quelques heures. Non, je ne peux pas le croire ! On peut s’exalter pour une idée qui édifie tout un raisonnement, on veut bien risquer gros mais on ne peut croire au pire. Sinon, on fuit, on fuit à toutes jambes et même la certitude d’être rejoint n’empêche pas de courir. C’est de ce mal cruel que fut frappée l’armée allemande lorsque les Russes franchirent les frontières roumaines, polonaises, lituaniennes et foncèrent vers la Prusse. C’est de cette certitude et de cette peur horrible que surgirent des milliers d’hommes ou de héros qui, ne pouvant faire autrement, durent accepter, résignés par force, de mourir pour l’Allemagne, pour l’Europe, pour leur famille, pour tant d’espoirs irréalisables et peut-être même pour le Führer. Ainsi, firent-ils face lorsque, à bout de souffle, la fuite n’étant plus une issue pour eux, il fallut accepter de résister à un contre cent, sans autre perspective que la mort, la captivité ne pouvant même pas être espérée.
Et la nuit arriva. Une douce nuit d’été comme tout le monde en a connue. Une nuit bienfaisante qui apportait un peu de fraîcheur après une journée torride. Partout, dans les pays où la guerre ne sévissait pas, les gens devaient s’étendre devant leur porte et goûter, avec quelques bons amis, la douceur de la saison. Tout petit, avec mes parents, j’aimais faire quelques pas avant d’aller dormir : mon père prétendait qu’il ne fallait jamais laisser passer ces soirées d’été sans en profiter au maximum, jusqu’à ce que le sommeil pèse vraiment sur les paupières. Halls m’arracha à mes pensées.
— Mon vieux Sajer, il va falloir faire attention à nos têtes tout à l’heure. Ça serait quand même trop bête de nous faire amocher juste quelque temps avant la fin de la guerre. (Nous étions tous persuadés que la guerre allait finir avant l’hiver.)
— Oui, lui répondis-je, ce serait trop idiot.
Tant de réflexions hantaient les cervelles des uns et des autres qu’il n’y avait guère de place pour les conversations. Chacun se posait la question cruciale : « Comment échapperai-je ? »
Dans le fond de l’abri couvert, un Junger Löwe jouait en sourdine sur son harmonica. Les voix mélancoliques de ses camarades fredonnaient doucement la chanson. Quelques pétarades nous firent sursauter :
— Ça y est ! avions-nous pensé.
Mais il ne s’agissait que de l’accrochage de quelques patrouilles. Des fusées éclairantes montèrent et il y eut des explosions de grenades.
Puis tout redevint calme.
Lensen s’était rapproché de nous.
— Les premières lignes soviétiques sont à environ quatre cents mètres, dit-il, le feld vient de me l’apprendre. Vous vous rendez compte : c’est à côté !
— Ça va alors, dit le vétéran de tout à l’heure. À Smolensk les trous des popovs étaient à portée d’un jet de grenade. Nous pouvons dormir tranquilles.
Personne ne lui répondit.
— Je commande le groupe 6, continua Lensen, il faut que j’aille sous le nez des Ivans pour les empêcher de réagir lorsque les vagues d’assaut attaqueront, vous vous rendez compte !
— C’est pareil pour nous, fit le sergent qui devait nous conduire. D’après ce que j’ai compris, nous devons nous placer dans l’alignement d’une de leurs positions.
Nous écoutions tous, attentifs, espérant que notre rôle ne comporterait pas trop de danger.
— Mais les guetteurs russes nous verront arriver, s’écria, atterré, un jeune type du nom de Lindberg. C’est de la folie !
— Ce sera évidemment le plus difficile, espérons que la nuit restera sombre. En plus, il nous est recommandé de ne pas tirer avant l’assaut. Nous devons prendre position en silence.
— Et vous oubliez les mines, observa le vétéran qui, en fait, ne dormait pas.
— Le terrain a été déminé dans la mesure du possible par les disciplinaires, rétorqua notre sous-off.
— Dans la mesure du possible, ricana l’autre, j’aime bien ça ! Méfiez-vous quand même, si vous voyez un fil sous votre nez, n’essayez pas de tirer dessus.
— Si tu continues à nous emmerder, lança Lensen menaçant, je t’endors jusqu’à l’attaque.
Il lui brandit son poing aux doigts courts sous le nez. L’ancien sourit et ne se rebiffa pas.
— Et si nous tombons nez à nez avec Ivan, questionna le grenadier Kraus, nous serons bien obligés de faire usage de nos armes ?
— Oui, à la dernière extrémité, répondit le sous-off, mais en principe, nous devrons les surprendre avant qu’ils ne nous aient vus et les abattre en silence.