En silence ! que voulait-il dire ?
— Avec la crosse ou la pelle ? fit Halls, le regard inquiet.
— La pelle, la baïonnette ou autre chose, il faudra nous démerder, mais éviter de donner l’éveil.
— Nous les ferons prisonniers, murmura le jeune Lindberg.
— Tu es fou, protesta le sous-off, un groupe de choc ne peut pas s’embarrasser de prisonniers au cours d’une mission. Qu’en ferions-nous ?
— Merde de merde, murmura Halls, il faudra les zigouiller ?
— T’as la trouille ? fit Lensen.
— Oh non ! répondit Halls pour montrer qu’il était un homme, mais son visage était blême.
Mon regard erra un instant sur la pelle-pioche repliée qui pendait au côté de mon grand camarade. Un hauptmann et sa suite nous obligèrent à nous relever et à céder le passage.
— Où sommes-nous, au fait ? questionna naïvement le petit Lindberg.
— En Russie, déconna l’ancien.
Personne ne releva d’un sourire la plaisanterie mais le sous-off essaya de situer notre position. Nous nous trouvions à quatre kilomètres au nord-ouest de Bielgorod.
— Je vais essayer de dormir, bafouilla Halls que tous ces préparatifs avaient bouleversé.
Sans défaire nos couvertures, nous nous allongeâmes côte à côte. Un éclat presque mat luisait sur l’acier du spandau que Halls avait dressé le long de la tranchée. Tout harnachés, nous essayâmes, pendant des heures, de trouver le sommeil. Ce n’était pas l’inconfort d’une nuit à la belle étoile qui nous empêchait de dormir, nous en avions connu d’autres, mais l’inquiétude de ce qui nous attendait.
— Bah ! j’aurai bien le temps de dormir quand je serai mort, dit tout haut le grenadier Kraus. Il se leva et pissa contre la paroi opposée.
Mille pensées tourbillonnèrent encore longtemps dans ma tête. Finalement je réussis quand même à m’endormir, somnolant trois heures peut-être, jusqu’au moment où je fus réveillé en sursaut par le bruit lointain d’un moteur. Du même coup, je réveillai Halls et Grumpers, l’autre grenadier, qui dormait presque dans le creux de mon épaule.
— Qu’y a-t-il ? gémit-il, le visage en nage, tout comme le mien.
— Je ne sais pas. J’ai cru qu’on nous avait appelés.
— Quelle heure est-il ? demanda Halls.
Je jetai un coup d’œil à ma montre d’écolier :
— 2 h 20.
— À quelle heure se lève le jour ? demanda le petit Lindberg qui n’avait pas réussi à fermer l’œil.
— Sans doute très tôt en cette saison, répondit quelqu’un…
Des bruits de moteur persistaient de notre côté.
— Si ces cons de motorisés continuent ainsi, ils vont réveiller les Ruskis !
Nous essayâmes vainement de retrouver le sommeil. Une demi-heure plus tard, il y eut un brouhaha au-delà de l’abri couvert. Dans l’obscurité nous devinâmes que des gars ramassaient leur matériel. Toutes gueules tendues, nous essayions de comprendre ce qui se passait à vingt mètres dans le prolongement de notre tranchée. Puis un feld en tenue camouflée s’approcha.
— Groupe 8 et 9 ? questionna-t-il à voix basse.
— Présents ! répondirent les deux chefs de groupe.
— Vous sortez dans cinq minutes par l’accès C, et vous vous rendez à vos positions respectives. Bonne chance !
Son index indiquait une petite pancarte à peine visible, qui portait effectivement la lettre C. Toutes nos réflexions s’arrêtèrent net, et dans nos têtes, comme sous l’effet d’une anesthésie, plus rien ne se passait. Chacun empoigna ses armes et vérifia çà et là son harnachement, notamment la jugulaire du casque, comme nous l’avait appris le hauptmann Fink. Mon grand copain avait chargé le lourd F.M. sur son épaule. Lindberg, qui était son pourvoyeur, avait glissé sa frêle silhouette auprès de celui qu’il devait servir. Seul l’ancien agissait comme s’il avait oublié les notions de l’exercice. Il était notre second mitrailleur, il n’y avait pas de fébrile précipitation dans ses préparatifs. Un petit sourire résigné errait sur ses lèvres. L’ancien en connaissait plus long que nous. Il dressa le lourd F.M. contre sa jambe et attendit l’ordre de partir.
— J’espère que tu ne vas pas avoir de déficiences mécaniques, ricana-t-il, à l’adresse de son arme.
— Groupe 8 ! appela notre sergent qui semblait traversé par un courant électrique. En avant ! derrière moi et en silence !
Nous fîmes nos premiers pas vers le champ d’honneur. Nous empruntâmes l’accès C et suivîmes, à la queue-leu-leu, le boyau qui menait aux avant-postes.
En tête, notre sous-off. Derrière lui, venaient Grumpers le grenadier, environ vingt-deux ans, puis Halls, dix-huit ans passés, et son pourvoyeur Lindberg qui portait le même nom qu’un héros de l’aviation et approchait dix-sept ans. Ensuite nos trois fusils : un Tchèque au nom incompréhensible et à l’âge indéfinissable, un jeune Sudète de dix-neuf ans qui avait un nom se terminant en A, et moi-même. Derrière moi, l’ancien et son pourvoyeur, un autre gamin terrorisé. Le grenadier Kraus, certainement majeur, fermait la marche du groupe 8, 5e compagnie d’un des régiments de la division d’élite Grande Allemagne. Nous avancions en bon ordre, exactement comme au camp F où nous avions tant transpiré.
Des bruits indéfinissables, venant des lignes russes ou allemandes, arrivaient à nos oreilles attentives. Nous passâmes au travers des tranchées bondées de fantassins qui roupillaient sous cette belle nuit tiède d’été. Puis nous nous hissâmes, à la suite de notre sous-off, hors de la tranchée en plein bois. Le jeune Lindberg, chargé comme un baudet, glissa sur la paroi de terre, et les magasins de spandau qu’il portait s’entrechoquèrent. Le sous-off le happa par ses bretelles de cuir et l’aida à grimper. Puis il lui envoya un coup de pied dans les tibias et le fusilla du regard. Toujours en file indienne nous gagnâmes la lisière du bois. Le sous-off de tête ayant stoppé net, nous entrâmes plus ou moins les uns dans les autres.
— Il fait plus noir que dans le cul de Jéhovah, murmura l’ancien à mon oreille.
Il me sembla que notre guide, après nous avoir fait le signe du stop, partait de l’avant. Nous restâmes là un moment, accroupis, en attendant l’ordre de marche. Malgré nos efforts pour être silencieux, nous ne parvenions pas à éviter les entrechocs de toute cette ferraille que nous transportions.
Le sous-off revint et nous reprîmes la marche pendant encore quelques courts instants. À la lisière du bois, se tenaient, dans des trous d’hommes, des guetteurs aussi silencieux que des reptiles.
Nous nous laissâmes choir au creux de leur court boyau.
— À plat ventre, murmura le Sudète, qui en principe marchait devant moi. Fais passer le mot.
Les uns à la suite des autres nous sortîmes des ultimes positions allemandes en rampant sur la terre chaude du no man’s land. Les yeux rivés aux semelles cloutées du Sudète, j’essayais nerveusement de ne pas perdre de vue ce que je pouvais distinguer de mon camarade. Par moments, des formes noires et rampantes m’apparaissaient, lorsque les copains de devant étaient obligés de franchir un accident du terrain. À d’autres moments, les semelles de celui qui me précédait s’arrêtaient à vingt centimètres de mon nez. Alors une anxiété horrible m’étreignait, peut-être le Sudète avait-il perdu de vue le copain devant lui ? Une minute plus tard, tout s’ébranlait de nouveau et la confiance que je portais instinctivement au groupe desserrait ma gorge nouée.
Dans ces instants, même des types d’un naturel réfléchi se sentent brusquement la tête vide et rien d’autre ne compte que le bout de bois sec et craquant qu’il faut écraser sous son ventre sans provoquer de bruit. Une acuité inouïe et insoupçonnée des sens s’éveille chez chacun. La tension est telle qu’on croit pouvoir assourdir le battement du cœur dans sa poitrine.