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— Nos Panzers ! hurla le Tchèque dans un rire démoniaque.

Halls abandonna son emplacement et courut jusqu’à nous dans une cabriole qui nous fit croire qu’il était atteint. Halls et Lindberg s’étaient dégagés à temps pour laisser passer un tank qui fonçait délibérément au travers des barbelés. La terre remuée continuait à frémir de l’explosion des mines qui, çà et là, immobilisaient un lourd engin blindé ou faisaient voltiger à quinze mètres un landser. Le tank, suivi de deux autres, passa auprès de nous et piqua sur la défense ennemie que nous arrosions depuis quelques minutes. En un rien de temps le boyau, presque comblé par les corps des soldats rouges, fut franchi. Le second, puis le troisième blindé plongea dans la bouillie sanglante et s’éloigna vers l’avant avec d’horribles déchets coincés dans les maillons de ses chaînes. Notre sous-off en dégueula involontairement. Bientôt les jeunes soldats, frais émoulus des joies sportives des casernes, arrivèrent sur l’immonde réalité. Il y eut un cri d’effroi, suivi d’un autre de victoire, et la vague d’assaut piétina les tripes pour continuer sa progression. Les blindés continuaient à surgir du bois derrière nous. À chaque instant, dans un grand gémissement d’arbres craqués ou déterrés, un Panzer sortait des futaies et fonçait, presque cabré sur ses chenilles, à travers les compagnies d’infanterie qui devaient hâtivement laisser le passage. Malheur aux blessés qui gisaient à terre.

Le début de l’attaque devait être mené comme un éclair et rien ne devait entraver la progression des blindés. Un groupe d’infanterie venait de nous rejoindre et son chef conversait avec le nôtre, lorsqu’un char arriva droit sur notre position. Déjà tout le monde faisait un bond de côté. Un jeune fantassin se dressa et courut sur le blindé en indiquant sa droite par de grands gestes. Tel un animal aveugle, le monstre continua vers nous et tourna brutalement dans un grand grincement de chenilles à deux mètres du monticule. Dans ma précipitation, je me pris les pieds dans le spandau et m’étalai de tout mon long de l’autre côté du rempart. L’engin laboura le bord de notre protection et les hallucinantes pièces d’acier de ses chenilles défilèrent à deux mètres de mes yeux hagards.

Que se passa-t-il ensuite ? Je n’ai plus, de ces moments terribles, que des souvenirs indistincts qui apparaissent brusquement et d’une façon indéfinie à mon esprit, comme apparaissaient parmi les éclatements les scènes, les visions à peine imaginables. Il est difficile d’essayer de se souvenir de moments où, précisément, rien n’est réfléchi, rien n’est prévu ni compris. Dans ces moments où il n’y a plus sous l’acier du casque qu’une tête incroyablement vide avec simplement des yeux qui ne traduisent rien de plus que ceux d’un animal aux prises avec un danger qui met sa vie en péril. Il n’y a plus que le rythme des explosions plus ou moins proches, plus ou moins violentes, les cris des enragés que l’on qualifiera par la suite et selon l’issue du combat, de héros ou d’assassins. Les cris des blessés aussi, des agonisants, des mourants qui hurlent encore en fixant de leurs yeux égarés une partie de leur corps en bouillie, les cris de ceux que le choc de la bataille touche avant tout le monde et qui fuient dans n’importe quel sens en criant comme des sirènes. Il y a les visions tragiques, incroyables, qui vous font passer d’un haut le cœur à l’autre. Des tripes accrochées à la pierraille, éclaboussées d’un moribond sur l’autre. Des véhicules pleins de rivets, entrouverts comme la panse d’une vache que l’on vient d’ouvrir et qui flambent en grondant. Des arbres tronçonnés, des fenêtres béantes d’où s’échappent des tourbillons de poussière, qui dispersent dans l’oubli ce qui fut la richesse d’un foyer…

Et puis, il y eut les cris des officiers et des sous-officiers tentant à travers le séisme de regrouper leurs sections, leurs compagnies. C’est ainsi que, nous entendant appeler, nous pûmes prendre part à la progression et atteindre les faubourgs nord de Bielgorod en suivant les nuages de poussière soulevés par nos chars. Tout fut dépassé, tout fut de nouveau allemand ou mort. Devant les Panzers et les Panzer-grenadiers, une marée de soldats rouges se replia une fois de plus sur leurs étendues sans fin.

Il y eut une myriade de prisonniers. Les pro-allemands qui déposèrent immédiatement dans les mains des combattants indifférents les preuves écrites de ceux que nous devions fusiller. Il y eut le parc de véhicules russes dans lequel se dissimulèrent deux ou trois mille soldats ennemis qui décidèrent de nous ralentir. Il y eut le spandau de l’ancien et moi qui continuais à faire monter les cartouches. Celui de Halls. Ceux du groupe dix, décimé et reformé qui tirèrent en riant pour venger leurs camarades. Une pluie d’obus de Pak sur le parc, les hurlements des Soviets qui n’osaient plus ni bouger, ni se rendre, ni attaquer, puis l’incendie ravagea l’ensemble et nous obligea à nous éloigner tant la chaleur était intolérable.

Vers midi, les Soviets commencèrent à réagir et firent pleuvoir sur les vagues montantes des Jungen Löwen une pluie dévastatrice. Mais rien momentanément n’arrêtait les jeunes lions, et Bielgorod calciné tomba le deuxième soir entre les mains des survivants.

Nous, la tête en folie, nous continuions, sans avoir pratiquement pris de repos, à élargir latéralement le coin qu’avaient enfoncé les troupes allemandes dans la masse du front central soviétique : cent cinquante mille hommes, selon nos services prétendus de renseignement. En fait, c’est quatre ou cinq cent mille Ruskis que bousculèrent les soixante mille feldgrauen engagés.

Au soir du troisième jour, alors qu’à travers le fracas, nous n’étions parvenus qu’à prendre, de-ci de-là, quelques demi-heures de sommeil, nous connûmes la rage des forcenés. Le Tchèque et le sergent manquaient dans notre groupe, et tandis qu'ils gisaient blessés ou morts dans les ruines, deux grenadiers dispersés s’étaient joints à nous. Notre groupe, d’ailleurs, en formait trois. Le 11 où Olensheim survivait toujours et le 17 qui nous avait rejoint. Un lieutenant menait l’ensemble. Nous eûmes pour mission de réduire les nids de résistance qui s’étaient vus dépassés mais qui continuaient, bien malgré eux, à se défendre (n’ayant probablement plus de commandement) à travers les cendres d’une banlieue du nom de Deptréoka, je crois. Peu importe : des ruines qui se consument n’ont plus besoin de nom.

Sur l’étendue déserte où nous avancions, à demi dressés, nos gueules souillées de poussière, de crasse et de sueur cherchaient plutôt un coin pour dormir au milieu de ce paysage d’apocalypse. Derrière nous, les échos de la bataille de progression nous parvenaient sans cesse et compressaient sans arrêt nos poitrines affaiblies. Personne ne parlait. Seul un Halt ! ou un Achtung ! nous jetaient sur la terre brûlante. Éreintés, nous nous relevions lorsque le feu de nos armes automatiques avait eu raison de quelques isolés qui tentaient l’impossible depuis un trou retranché. Parfois, c’était un, deux ou plusieurs prisonniers qui sortaient d’une planque en levant les bras au ciel. Chaque fois la même tragédie se répétait. Kraus en abattit quatre sur les ordres du lieutenant, le Sudète deux, le groupe 17 neuf. Le petit Lindberg, terrorisé depuis le début de l’offensive et qui n’avait cessé de pleurer de peur ou de rire d’espoir, emprunta la mitraillette de Kraus et poussa deux bolcheviks dans un entonnoir d’obus. Les deux malheureux, assez âgés, implorèrent à plusieurs reprises la pitié du gamin. J’entendrai longtemps leurs Pomotsch ! Pomotsch ! implorants. Mais le gamin dans sa rage incontrôlée tira, tira, tira sans arrêt jusqu’à ce que les deux moribonds se fussent tus.