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Je m’approchai de Halls et me laissai tomber à son côté. Nous nous regardâmes un instant sans pouvoir échanger le moindre mot.

— Qu’est-ce que nous foutons là ! finit par dire mon géant de copain dont la gueule s’était singulièrement durcie depuis Hialystok.

Je me contentai de faire un geste d’ignorance.

— J’essaie de ronfler, mais pas moyen, continua-t-il.

— Oui, il fait aussi chaud dans cette cave que dehors.

— Sortons quand même.

Nous fîmes quelques pas à l’extérieur ; la lumière était aveuglante.

— Il y a peut-être de l’eau fraîche par là, fis-je remarquer à mon camarade, en désignant le verger où coulait une mince rivière.

— Bah, je n’ai ni soif ni faim, répondit-il à ma grande surprise.

Je connaissais l’appétit gigantesque de mon ami.

— Tu es malade ?

— Non, j’ai simplement envie de dégueuler, la fatigue ! et ce ne sont pas ces cons-là qui vont me remettre d’aplomb, fit-il en indiquant le jardinet où étaient étendus les trente popovs en marche pour la décomposition.

— C’est toujours autant qui ne nous emmerdera plus, répondis-je sur un ton qui me surprend encore.

Les nôtres ont été ramassés avant que nous n’arrivions, continua Halls. Il y a de la terre fraîchement retournée à l’entrée du bled. Je ne sais pas combien ils ont pu en foutre là-dedans. Tu te rends compte : combien y a-t-il eu déjà de tués parmi nous ?

Il y eut un silence.

— Nous serons sans doute relevés dans peu de temps, Halls.

— Oui, fit-il, j’espère. On est quand même de beaux salauds d’avoir bousillé les popovs dans la baraque à pain.

Halls était de toute évidence tenaillé par les mêmes angoisses que moi.

— Il n’y a pas que la baraque à pain, répondis-je.

Je sentais encore les cartouches défiler dans mes mains. Je revoyais leur entrée dans le spandau, le métal bleui et fumant de la culasse et les petites parcelles brûlantes qui s’échappent à chaque enclenchement et qui vous picotent douloureusement les mains et le visage, et les hurlements mêlés au vacarme, les cris : « Pitié ! Pomotsch ! Pomotsch ! » Quelque chose hantait nos cervelles, y entrait à tout jamais et nous marquait irrémédiablement.

Il faisait toujours jour, mais nous n’avions aucune idée de l’heure. Étions-nous avant midi ? après midi ? Peu importait, chacun bouffait comme il pouvait, dormait quand il pouvait, commençait à essayer de réfléchir quand il pouvait ôter son casque. Le casque empêche de réfléchir, c’est bizarre…

Donc il faisait encore grand jour lorsqu’un tir de barrage ennemi ravagea les vergers et les troupes de progression qui faisaient la pose pas très loin devant nous. Nous avions redégringolé dans notre cave-abri et nous fixions avec anxiété le plafond qui s’effritait plus ou moins suivant la proximité des explosions.

— Il faudra étayer tout ça, remarqua l’ancien, si un pruneau nous descend dessus, tout nous tombe sur la gueule à coup sûr.

Le bombardement dura au moins deux heures. Quelques obus soviétiques tombèrent tout près mais, en fait, c’était les vagues d’assaut avancées qu’ils visaient. Les canons de la Wehrmacht répondirent et, pendant deux heures, le ciel appartint à l’artillerie. Les projectiles des hautsbitz passaient dans un grand bruit sonore au-dessus de notre ruine et contribuaient autant à faire dégringoler notre plafond que les coups des popovs qui pétaient parfois à trente mètres de nos meurtrières.

Pendant tout le temps que dura le bombardement, nous connûmes une tension extrême et éreintante. Certains faisaient des déductions que la minute qui suivait contredisait. L’ancien fumait nerveusement en nous priant sans arrêt de fermer nos gueules. Kraus, dans un angle, marmonnait tout seul, peut-être priait-il.

Dans la soirée nous eûmes la visite d’une unité de contre-attaque. À cette occasion, on installa parmi les ruines une pièce antichar. Un colonel visita notre gourbi et tâta les pièces de bois que nous avions ajoutées depuis, pour prévenir un affaissement du toit.

— Bonne organisation, constata-t-il.

Il fit le tour de notre petit groupe qui se tenait au garde-à-vous et offrit à chacun une cigarette. Puis il repartit plus en avant avec son unité, une unité de la Gross Deutschland.

La nuit arriva. Parmi les silhouettes fracassées de ce qui restait des arbres du verger, l’horizon nous apparaissait rougeoyant du feu des explosions. La bataille n’avait pas cessé et l’extrême tension qu’elle nous imposait était insupportable. À tour de rôle, nous dûmes prendre une garde serrée à l’extérieur et personne ne put dormir tranquillement. Bien avant l’aurore, on nous rassembla, et nous dûmes abandonner notre trou si bien organisé pour avancer en territoire soviétique. La progression continuait.

Nous découvrîmes en avançant une affreuse hécatombe de « Hitlerjugend » que le bombardement d’hier avait mêlés à la terre. À chaque pas, nous découvrions avec horreur ce qu’il pouvait advenir de notre misérable peau.

— Il n’y a donc personne pour enterrer toute cette barbaque, s’insurgeait Halls. Ce n’est pas un spectacle pour ceux qui sont encore vivants.

Des rires bizarres montèrent du groupe, comme s’il avait été question d’une bonne plaisanterie.

Nous traversâmes une étendue où les entonnoirs se chevauchaient. Les coups avaient l’air d’être tombés si dru par ici qu’on imaginait difficilement que quelqu’un ait pu en réchapper. Nous croisâmes aussi, derrière un remblai, un hôpital en plein air d’où les gueulements montaient comme d’un échaudoir à cochons. Nous fûmes réellement bouleversés par certaines visions. Je sentis que j’allais m’évanouir. Lindberg pleurait d’affolement. Nous traversâmes l’enclos en levant les yeux au ciel et en pensant très fort à nos mères. Ainsi nous ne vîmes que comme dans un rêve des jeunes hommes hurlant aux deux avant-bras écrasés. Les blessés du ventre regardant avec effroi et incompréhension le monticule de leurs intestins qui gonflait la toile de tente rougeoyante jetée hâtivement sur leurs abdomens.

Tout de suite après, nous traversâmes un canal. L’eau fraîche nous monta jusqu’à la poitrine et nous fit un bien immense. De l’autre côté, des Russes étendus jonchaient l’herbe folle. Un char soviétique, tout noirci et tordu par le feu, était immobilisé auprès d’une autre pièce et de ses servants pulvérisés. À gauche, au nord-est, la bataille redoubla. Nous perçûmes quand même une plainte parmi les servants de la pièce russe. Nous nous approchâmes d’un Ruski barbouillé de sang qui haletait contre la roue d’une remorque. Un de nos hommes déboucha son bouteillon et releva le visage du moribond. Celui-ci nous regarda avec des yeux démesurément ouverts par la terreur ou la stupéfaction. Il cria quelque chose et sa tête retomba en arrière en faisant tinter le métal de la roue. Il mourut.

Nos pas continuèrent à nous faire franchir une succession de vallonnements boisés où nous retrouvâmes les premières troupes en opération qui se regroupaient et soufflaient à l’ombre des baluviaux. Nombreux étaient ceux qui portaient des pansements qui avaient été blancs mais, qui tranchaient singulièrement sur leurs gueules grises de poussière. Nous fûmes rapidement regroupés, reformés, interpellés et envoyés sur des points précis.

Ainsi les deux grenadiers qui nous avaient rejoints furent réexpédiés ailleurs, tandis que notre 8e groupe était complété par deux autres isolés. Pour notre malheur, on désigna le Stabsfeldwebel que j’ai nommé plus haut, et qui n’en avait plus que pour 24 heures, comme chef de groupe. Nous fûmes rapidement accolés à un groupe blindé qui nous transporta, sur le cul de ses engins, à la limite d’un grand plateau qui s’étendait à l’infini.