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Nous sautâmes de l’arrière des Panzers encore en marche pour rejoindre à la hâte un groupe de fantassins aplatis dans une vague tranchée peu profonde. Déjà l’artillerie ennemie à tir direct faisait pleuvoir ça et là quelques coups de 50 qui nous firent tout de suite comprendre que nous étions en première ligne. Les cinq chars virèrent de bord, et disparurent sous les futaies à cinquante mètres derrière nous.

Nous plongeâmes près des gars qui étaient déjà là et qui n’avaient pas l’air d’avoir envie de rire. Le tir russe suivit les chars et se perdit avec eux dans le sous-bois. Notre gros con de Stabsfeldwebel s’inquiétait déjà des distractions du coin et discutait avec un très jeune lieutenant. Puis le jeune officier fit un grand geste à ses troupes qui le suivirent en courant, pliées en deux, vers le bois. Les popovs qui devaient observer la position, envoyèrent encore cinq ou six coups directs dont l’un des pruneaux tomba bien près.

Nous nous retrouvions seuls. C’est-à-dire neuf types dans un trou face aux lignes soviétiques et avec le soleil perpendiculaire au-dessus de nous.

— Creusez-moi ce trou, brailla le stabs comme s’il avait été sur un champ de manœuvre.

Et nous nous mîmes à fouiller la terre poussiéreuse d’Ukraine avec nos courtes pelles-pioches. C’est à peine si nous eûmes le temps d’échanger quelques mots. Le soleil nous écrasait et accentuait encore notre lassitude.

— Nous finirons bien par crever même de fatigue, râla Halls. Je n’en puis plus.

— La tête me fait mal, lui répondis-je dans un soupir.

L’autre fumier continuait à nous fustiger tout en fixant d’un air inquiet la plaine sans herbe qui s’étendait au loin jusqu’à ce que le regard se perde.

À peine avions-nous terminé de mettre correctement en batterie nos deux spandaus que le bruit des blindés quittant le sous-bois nous fit frémir. En ce bel après-midi les chars allemands quittaient une fois de plus les ombrages et fonçaient vers l’est. Derrière eux, des régiments entiers, pliés en deux, nous dépassèrent et s’éloignèrent dans un mur de poussière qui couvrit la vue. Cinq ou six minutes plus tard, se déchaîna un bombardement d’artillerie russe sans précédent. Tout devint opaque au point que le soleil se voila à nos yeux agrandis de terreur. Seuls les éclairs rouges qui se profilaient sur des rangées de quatre-vingts ou cent mètres perçaient sans interruption la tempête poussiéreuse. La terre trembla comme jamais elle ne l’avait fait. Derrière nous, le sous-bois s’alluma de partout. Des cris d’affolement jaillirent de nos gorges altérées. Tout fut déplacé. La terre volait alentour, mêlée au fer et au feu. Kraus et un des nouveaux furent ensevelis sans réaliser. Je plongeai au plus profond du trou et fixai sans comprendre le ruisseau de terre qui refoulait vers notre abri. Je me mis à hurler comme un dément. Nous crûmes à la fin du monde. Halls réfugia sa tête sale près de la mienne et nos deux casques se heurtèrent comme deux vieilles gamelles. Son visage était transfiguré.

— C’est… la… fin, glapit-il.

Les mots étaient hachés par des déflagrations qui nous détruisaient le souffle. J’acquiesçais, épouvanté.

D’un seul coup, une forme humaine dégringola dans notre trou. Nous eûmes une crispation affreuse. Une seconde masse, dans un saut magistral, rejoignit la première. Alors seulement, nos yeux exorbités reconnurent deux des nôtres. L’un des nouveaux venus haletait et criait malgré son essoufflement.

— Toute ma compagnie est détruite. C’est épouvantable !

Et comme il levait prudemment la tête au-dessus du remblai, une succession d’explosions déchira l’air près de nous. Son casque et une partie de sa tête volèrent à dix mètres. Dans un cri affreux, il s’abattit sur nous et Halls reçut le front défoncé du fantassin entre ses deux mains. Nous fûmes éclaboussés de sang et de fragments de chair palpitante. Halls rejeta au loin l’affreux cadavre et tourna brusquement son visage contre la terre. Les coups étaient si violents qu’il nous sembla que la position changeait de place. Là-haut, sur la plaine bouleversée, un moteur hurlait sans pouvoir ralentir. Il y eut une explosion encore plus gigantesque, un éclair immense balaya le bord de notre tranchée, faisant retomber à l’intérieur nos deux spandaus et une vague de terre.

Ceux qui n’étaient pas muets d’effroi, hurlaient comme des possédés :

— Nous sommes foutus !

— Maman, c’est moi !

— Non, non !

— Nous allons être ensevelis vivants !

— À moi !

Mais aucune supplication ne pouvait mettre fin à l’enfer qui dura, dura un temps indéterminable.

Une trentaine de fantassins en fuite plongèrent dans notre trou. Nous fûmes piétinés, heurtés, chacun voulait s’enfoncer en terre et tous ceux qui dépassaient furent irrémédiablement fauchés. Partout autour, des milliers d’entonnoirs s’étaient creusés et de chacun d’eux montaient les rumeurs de la troupe en retraite qui s’y était réfugiée. Mais la sale terre russe était remuée par de nouvelles salves, et ceux qui se croyaient sauvés continuaient à mourir.

Un ronflement d’avion perça le vacarme. Un cri, « Vive la Luftwaffe », monta, poussé par mille poitrines désespérées. Le bombardement continua quelques secondes puis ralentit nettement. Les sifflets des officiers encore en vie incitèrent à la retraite. De notre trou bondé, les fantassins s’échappèrent brusquement comme des lapins poursuivis par un furet. Nous allions les suivre lorsque notre stabsfeldwebel, qui n’était toujours pas mort, nous interpella bruyamment.

— Pas vous, gueula-t-il, nous sommes là pour arrêter une contre-offensive russe, placez-moi vos pétoires en batterie.

Dans le fond de la tranchée, qui avait changé de forme, six cadavres de « Hitlerjugend » gisaient. À gauche de l’extrémité bouleversée, les bottes de Kraus émergeaient sous deux mètres cubes de terre grise, l’autre grenadier était complètement enseveli.

Avec l’aide de l’ancien dont la joue saignait, nous remîmes en place le F.M.. La plaine était méconnaissable. Le sol était plein de protubérances, comme si des taupes géantes avaient remué la terre. Tout fumait, tout flambait, les silhouettes allongées des landser ne se comptaient plus. Au loin, à travers les volutes de poussière et de fumée, nous apercevions les geysers de feu que soulevaient les bombes lâchées des « ME‑110 » sur les positions d’artillerie russe. Des dépôts de munitions ennemis devaient avoir été atteints. Le séisme de leur explosion envahissait terre et ciel dans une lueur et un déplacement d’air fantastiques.

— Les fumiers ! braillait l’ober, ils reçoivent la monnaie de leur pièce.

Les « ME‑110 » repiquèrent à l’ouest et l’artillerie russe réentama le second acte. Elle pilonnait surtout les Panzers qui refluaient en désordre. La moitié au moins avait d’ailleurs été écrasée.

Les fantassins qui nous avaient plongé dessus m’avaient à moitié cassé le bras gauche et si, sur le coup, je n’avais presque rien senti, une douleur violente me tenaillait à présent.

Je sentais cette douleur un peu comme une présence supplémentaire, mais trop occupé par ailleurs je n’y prêtais guère d’attention. Le bombardement continuait au nord, continuait au sud, passait à nouveau sur nous, prodiguant sans cesse son calvaire d’effroi et de détresse. Notre groupe hébété respirait péniblement comme un malade sans force et sans souffle qui se relève d’une longue maladie. Nous n’avions rien à dire. Rien qui puisse exprimer les heures que nous venions de vivre. Rien qui puisse être raconté avec l’intensité qu’il faudrait. De tout ceci, ne subsiste en général chez ceux qui l’ont vécu qu’un déséquilibre incontrôlable. Une sordide angoisse qui franchit le cap des années sans s’émousser, même si, comme moi, l’on essaie de l’écrire, sans d’ailleurs pouvoir trouver exactement les mots qu’il faudrait dire. Je sais maintenant que cette angoisse ne s’échappera pas à travers ces lignes par lesquelles j’avais tant espéré me délivrer. Je me rends compte, hélas ! que cette angoisse me poursuivra jusqu’au bord de ma tombe et je demande au Ciel qu’il me pardonne de n’avoir songé qu’à écrire en égoïste au lieu de contribuer à l’œuvre collective. D’ailleurs, je m’égare en parlant du Ciel, peu importe son jugement depuis qu’il a assisté avec indifférence à l’abattage de ses créatures, qui, semble-t-il, n’avaient été mises au monde que pour cela. Je reste indifférent à mon tour à toute manifestation spirituelle. Que le Dieu en question rougisse de honte d’avoir toléré de telles choses et si sa vanité de Tout-Puissant lui permet un aussi sordide spectacle, reclouons-le sur la croix et brûlons-le, pour qu’il ne ressuscite pas.