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— Vous êtes fou, riposta le stabs, personne ne peut bouger d’ici. Les nôtres vont arriver, continuez à tirer, bon Dieu !

Mais l’ancien avait déjà chargé son F.M. et ramassé le dernier magasin.

— Folie, stabs, les nôtres arriveront trop tard. Crevez ici si vous voulez.

— Non, non ! hurla le stabs.

Mais l’ancien venait de bondir et cavalait ventre à terre vers le bois en nous appelant. Comme des fous, nous ramassâmes nos armes.

— Fuyons ! gueula le Sudète.

Tout le monde suivit. Nous connûmes un moment de terreur à faire perdre la raison. La poitrine en feu, nous atteignîmes les premiers arbres déchiquetés avec le sifflement des balles que les Russes tiraient heureusement au hasard. Nous étions toujours sept et cela paraissait invraisemblable. Le stabs avait suivi tout le monde, mais persistait à gueuler.

— Remettez-vous en batterie immédiatement, bande de lâches, vous allez être descendus sans avoir tenté de résister.

Mais le groupe continuait à cavaler dans le bois défoncé.

— Halte ! continuait le chef, halte, misérables !

Il venait de rejoindre l’ancien qui reprenait son souffle derrière ce qui restait d’un arbre. J’étais à ses côtés.

— Misérable, brailla le sous-off, vous aurez à rendre des comptes.

— Je sais, rigola presque l’ancien en soufflant, vous me ferez fusiller, mais je préfère le peloton aux baïonnettes d’Ivan.

Et nous nous remîmes à courir. Nous grimpâmes le long d’un monticule haché et dégagé de ses futaies.

— Aïe, aïe, aïe ! gueula l’ancien.

Les balles des popovs faisaient des impacts sourds dans la terre du talus.

— Vite, stabs, vite, cria l’ancien à notre chef qui n’en finissait pas d’escalader. Vous verrez, stabs, nous les arrêterons lorsque nous aurons rejoint les lignes d’infanterie.

À peine l’ancien avait-il terminé sa phrase que notre sous-off’ se redressa brusquement en poussant un petit cri. Ses bras battirent l’air d’une façon comique. Puis il redescendit presque en courant le monticule et s’abattit, en bas, la face contre terre.

— Sacré stabs, fit l’ancien, je lui avais pourtant dit de faire vite.

Privé une seconde fois de chef, le 8e groupe continuait à fuir parmi les broussailles. Sous le poids de notre matériel, nous chancelions à chaque pas.

— Arrêtons-nous un instant, fis-je, je ne peux plus respirer.

Halls se laissa choir et ne s’occupa plus que de contrôler sa respiration. La pétarade continuait derrière nous. De temps à autre un projectile allemand tombait vers l’est.

— Et c’est avec ça qu’ils comptent arrêter Ivan, fit l’ancien. Il n’y a donc plus personne pour leur expliquer de quoi il s’agit, bon Dieu ! Allez, en route, les gars, il s’agit pas de flâner.

— Heureusement que tu étais là, fit Halls à l’ancien, sans toi nous serions tous morts à l’heure qu’il est.

— Évidemment, fit notre sauveur, allons, grouillez.

Et notre course reprit malgré l’épuisement qui nous empêchait par instants de réaliser l’importance de chaque pas. Trois autres landser nous rejoignirent.

— Vous nous avez foutu une de ces trouilles, ne purent-ils s’empêcher de dire, on a cru voir surgir des bolcheviks.

Nous débouchâmes sur une petite clairière. En fait, il ne s’agissait certainement pas d’une clairière. Les obus russes avaient dû atteindre hier le dépôt de munitions d’une pièce de Pak dont nous retrouvâmes au hasard quelques vestiges, le tout avait été volatilisé, ce qui expliquait le dénuement du bois à cet endroit. Sur un arbre couché, une charpie humaine était encore suspendue à quatre mètres du sol. Enfin, nous arrivâmes à l’improviste sur toute une compagnie de feldgrauen parés pour l’attaque. Un grand lieutenant se précipita au-devant de nous.

— Chef de groupe ? questionna-t-il sans perdre une seconde.

— Tombé au combat, riposta l’ancien en se collant dans un garde-à-vous approximatif.

— Teufel ! dit l’officier. D’où sortez-vous ? quelle est votre compagnie ?

— 8e groupe, 5e compagnie, groupe d’interception Gross Deutschland division, Herr Leutnant.

— 21e groupe, 3e compagnie, surenchérirent les trois types qui venaient de se joindre à nous, nous sommes les seuls survivants.

L’officier nous regarda et n’insista pas. Ça pétait toujours et les rumeurs des Sibériens nous parvenaient de temps à autre.

— Où est l’ennemi ? questionna encore le lieutenant.

— Partout devant vous, Herr Leutnant, ils inondent la plaine : il y en a des centaines de milliers, poursuivit l’ancien.

— Continuez à vous replier, nous ne sommes pas de la Gross Deutschland, vous vous réincorporerez lorsque vous rencontrerez un de vos régiments.

Nous ne nous le fîmes pas répéter deux fois. À nouveau, nous plongeâmes dans les fourrés tandis que l’officier retournait à ses troupes en gueulant des ordres. Nous croisâmes encore bien d’autres groupes prêts pour l’abattoir et nous aboutîmes finalement au hameau où nous avions organisé un poste de défense, peu de temps avant, dans une cave. Là nous fûmes stoppés, car une unité de notre division y était installée. Aucune trace néanmoins de la 5e compagnie. Nous fûmes harcelés de questions, d’abord par le commandement, ensuite par la troupe anxieuse. Toutefois, notre petit groupe fut mis quelques instants au repos à l’ombre d’une ruine et on nous apporta à boire.

Partout, les fantassins harcelés creusaient des trous de défense, installaient des protections, camouflaient, supervisaient ce qui était déjà installé. Vers midi, la bataille se rapprocha de nouveau. Nous essuyâmes un autre tir d’artillerie russe qui nous fit courir à la cave que nous connaissions déjà. Dans celle-ci un gros soldat – un vétéran de la Gross Deutschland – sautait et dansait tandis que les explosions secouaient ciel et terre. Tous ses camarades le regardaient avec indifférence.

— Il est fou, fit Halls.

— C’est ainsi depuis que nous le connaissons, fit un landser en s’adressant à nous, c’est notre boute-en-train, sacré Oldner !

Nous ne prêtâmes pas plus longtemps attention à la grosse barrique qui sautillait en imitant le « French-cancan ».

— Il m’énerve, s’insurgea Halls.

Mais le gros, malgré les regards désapprobateurs, continuait à gesticuler.

Dans l’après-midi, cinq ou six chars partirent au-devant des Russes. Des groupes de grenadiers les suivaient de très près. Il y eut, au loin, un combat qui fit rage pendant une bonne heure. Puis nous vîmes revenir les grenadiers, ainsi qu’une nuée de fantassins en retraite. Le bois, au loin, à l’extrémité des vergers, était rouge de feu. Des coups épars tombaient un peu partout, nulle part on ne se sentait à l’abri. Partout, des fantassins époumonés rappliquaient, traînant avec eux des camarades blessés.

Nous comprîmes que nous allions être à nouveau sur le front de combat. La bataille, avec ses explosions, ses crépitements, ses rumeurs, se rapprochait encore de quart d’heure en quart d’heure. Avec elle aussi, une angoisse qu’il nous fallait sans arrêt surmonter nous étreignait. Les contre-attaques des régiments que nous avions croisés ainsi que celles des chars s’étaient vues englouties dans le flot irrésistible de la marée russe pour qui les pertes les plus incalculables ne semblaient pas compter.

Le hameau était maintenant un vrai point stratégique. Il était truffé de nids de mitrailleuses, de mortiers et même d’une pièce antichar. Ce qui expliqua sans doute l’enfer que nous eûmes encore à supporter pendant les trente-six heures qui suivirent.

Devant nous, à une soixantaine de mètres, deux trous aménagés dissimulaient deux spandaus qui précédaient en quelque sorte ceux de l’ancien et de Halls que nous avions réinstallés dans nos positions de l’avant-veille. À notre droite, protégée par des ruines, une grosse geschnauz était en batterie sur un court véhicule tout terrain. Autour d’elle, une cinquantaine de fusils, mitraillettes, lance-grenades et autres armes d’infanterie étaient disséminés parmi les restes de quatre ou cinq hangars ainsi qu’à l’abri derrière des tas de bois et des clôtures. Plus loin encore, derrière une succession de murets, les fantassins en fuite venaient d’être regroupés et préparaient à la hâte de nouveaux retranchements. À notre gauche, dans une tranchée juste en bordure de la seule construction encore à peu près intacte, une section de mortier avait pris position.