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La section s’était d’ailleurs vue grossie de l’infanterie en déroute qui s’installait un peu partout aux alentours. Derrière nous, sur la gauche, en haut du chemin qui traversait le hameau, un antichar de 50, protégé par une véritable casemate de terre, braquait son tube menaçant vers les vergers. Derrière, en contrebas, une camionnette radio stationnait près du tracteur de la pièce. Nous l’avions vue en arrivant lorsqu’on nous avait autorisés à nous reposer un peu.

Les ordres nous parvenaient sans cesse depuis notre cave-abri. Des officiers regroupaient tous les fuyards, réorganisaient des groupes d’urgence, allongeaient la défense au-delà du hameau où devait se tenir sans nul doute un poste de commandement sous l’autorité d’un officier supérieur.

De temps à autre, un pruneau, que les Russes tiraient vraiment au hasard, obligeait un groupe à plonger à terre. En fait, rien d’alarmant après ce que nous avions subi la veille. Seul au loin, à l’extrémité des vergers, c’est-à-dire à peu près à un kilomètre, un contact ardent persistait entre nos dernières lignes en retraite et des groupes russes avancés.

L’ancien acquiesçait en écoutant la précipitation là-haut à l’extérieur.

— Ben alors, ne cessait-il de dire, ils reconstruisent la ligne Siegfried là-haut. C’est donc là qu’on va arrêter le Ruski ! Eh toi, le prêcheur, continua-t-il en s’adressant à un Katolischerfeldprediger, demande un peu à ton bon Dieu qu’il envoie la foudre céleste pour remplacer notre artillerie manquante.

Tout le monde de rire, même le curé qui était moins sûr de ses arguments depuis qu’il avait vu, lui aussi, les créatures du bon Dieu s’entredéchirer avec frénésie et sans le moindre remords. Un feld rappliqua dans notre refuge.

— Qu’est-ce que vous foutez là-dedans, à vingt-cinq ?

— Groupe d’interception 8, 5e compagnie, feldwebel, lança l’ancien en nous désignant tous les six. Les autres sont des invités pour la partie de campagne de tout à l’heure.

— Ça va, fit le feld. Que tous les autres sortent de là-dedans, il y a des trous à boucher ailleurs.

Les hommes se levèrent en maugréant.

— Feldwebel, s’il vous plaît, laissez-nous au moins deux ou trois types pour remplacer nos gars lorsque Ivan nous aura envoyé du cuivre entre les deux yeux. Il faut que le fortin tienne !

— Juste, fit le feld.

Il n’eut pas le temps de désigner quelqu’un que déjà la grosse barrique de tout à l’heure se proposait.

— J’ai été mitrailleur devant Moscou, Herr Feldwebel, on n'a pas eu à se plaindre de mes services.

— C’est bon, restez ici, ainsi que celui-là. Les autres avec moi !

La barrique, que nous avions baptisée « French-cancan », resta auprès de nous ainsi qu’un type maigre et sombre.

— Je m’excuse, fit French-cancan, en s’adressant à nous, je m’excuse d’encombrer votre garni avec mon volumineux personnage. Avouez qu’il m’aurait fallu remuer trop de terre pour me faire un trou d’homme.

Et il enchaîna sur mille autres choses. De temps à autre une explosion l’obligeait à plisser ses petits yeux porcins mais, le danger écarté, il reprenait de plus belle.

— Ne t’inquiète pas pour le trou que je ferai pour t’enterrer, lança l’ancien sans rire. Quelques gravats sur ton gros sac à bière, rien de plus.

— Je ne bois que rarement de la bière, continua French-cancan, mais Halls l’interrompit :

— Ça barde là-bas, regardez, j’aperçois deux de nos chars qui reviennent.

— Der Teufel ! jura l’ancien, tu parles ! nos chars ! deux T‑34 !… Nom de Dieu, pourvu que les gars de l’antichar les aient vus.

Nos têtes crispées regardaient les deux monstres arrivés à trente ou quarante à l’heure vers le hameau fortifié.

— Sacré nom de Dieu, grinçait Halls, on ne peut pas en venir à bout avec ces pétoires.

Et il secouait le lourd F.M. Le bruit net de la geschnauz se fit entendre. Nous vîmes de petits paquets de terre se soulever le long du chemin où grimpaient les chars. Des impacts lumineux furent visibles également sur la carapace des T‑34 qui ne semblèrent pas en souffrir outre mesure. Nous vîmes surtout les longs tubes de leurs canons osciller et se balancer lentement un peu comme la trompe d’un éléphant. Une déflagration nous fit disparaître de notre observatoire, et un obus russe rasa les ruines avant d’aller se perdre loin derrière. Les chars venaient de ralentir, et le second embrayait d’ailleurs sa marche arrière. La geschnauz enveloppait toujours dans son tir les deux monstres qui, dans un grand hurlement de leur moteur, faisaient lentement marche arrière par secousses. Un second obus russe percuta sur la maçonnerie à notre gauche, faisant tout trembler dans la cave.

Il y eut d’autres explosions, mais nous n’osions plus hasarder notre tête à la meurtrière. Un hourra venant de l’extérieur nous redonna confiance. Le premier tank venait d’être déchenillé par notre antichar et reculait en zigzaguant sur une seule chenille. Il bouscula le deuxième qui tourna et offrit son flanc à la geschnauz. Une fumée épaisse sortit bientôt de sous l’aile droite du deuxième blindé. Les deux T‑34 endommagés firent demi-tour et s’éloignèrent. De l’un deux, un panache de fumée noire, qui grossissait sans cesse, s’échappait. Il n’alla sans doute pas loin. Les hourras des landser retentirent de plus belle.

— Vous avez vu, les gars, comment on fait faire demi-tour à Ivan ? clamait l’ancien.

Un rire crispé courait sur nos visages sales.

— Alors, tu ne ris pas, fit Halls au gars sombre et maigre qui était demeuré dans la cave avec Cancan.

— Je suis malade, fit l’autre.

— Tu as la chiasse, dit le Sudète, console-toi, nous aussi.

— Oui, une drôle de chiasse, chaque fois que je dois m’accroupir dans un coin, c’est du sang qui me sort du cul.

— Fais-toi hospitaliser, préconisa l’ancien.

— J’ai bien essayé, murmura le type qui traînait sans doute une dysenterie, mais le major ne m’a pas reconnu malade. Ça ne se voit pas, vous comprenez.

— Évidemment, il vaudrait mieux que tu aies un bras en moins ou un trou dans le sac : c’est plus spectaculaire.

— Essaie de roupiller, suggéra l’ancien, pour le moment on n’a pas besoin de toi.

Des marmites de soupe étaient parvenues jusqu’au hameau et une gamelle pleine à ras bord fut servie à ceux qui osèrent sortir de leur trou. Le fait que le ravitaillement nous arrivait nous redonnait confiance. Nous nous sentions en contact avec l’arrière. C’est avec la tombée du jour que revint la terreur.

La bagarre reprit au loin avec une violence accrue. Nous ne tardâmes pas à voir se replier ce qui restait des troupes allemandes devant la horde russe. Et celle-ci arriva à la suite des derniers landser qui tombèrent avant d’avoir atteint la ligne de défense du hameau.

Partout, sur les vergers fracassés, les innombrables silhouettes des moujiks surgirent en hurlant. Ils couraient, se jetaient à terre et se relevaient toujours vociférants. Le fracas de nos armes couvrit leurs hourras, et l’hécatombe la plus épouvantable commença.