Je retrouvai Halls à l’extérieur. On venait de lui coller un gros sparadrap et un paquet de coton à gauche du cou. Mon copain avait reçu un sale morceau de ferraille trois centimètres plus bas que la première blessure qu’il avait eue à Kharkov.
— La prochaine fois, j’y laisserai ma tête, fit Halls.
Nous retrouvâmes plus loin l’ancien, le Sudète, Lindberg et le grenadier qui ronflaient comme des sonneurs sur l’herbe d’un talus. Nous nous couchâmes auprès d’eux et en fîmes autant.
Ainsi se termina pour nous la bataille pour Bielgorod. Nous étions revenus en arrière par rapport à notre point de départ. L’offensive allemande avait reperdu le terrain qu’elle avait si durement conquis pendant une dizaine de jours, et même davantage. Un tiers de l’effectif engagé avait sombré dans l’enfer. Parmi eux, beaucoup de jeunes lions, des « Hitlerjugend ».
Qu’était-il advenu du beau jeune homme au visage de madone, de son ami aux yeux clairs et loyaux, de l’étudiant qui parlait si bien ? Ils gisaient probablement sur la terre mutilée de Russie, tout comme le mélancolique joueur d’harmonica qui disait dans sa chanson qu’il voudrait revoir sa vallée verte et paisible même pour y mourir.
Il n’y a pas de sépulture pour le feldgrau tombé en Russie, disait l’ancien. Un moujik, un jour, retournera nos restes et les enfouira, avec son fumier, dans son sillon, puis il sèmera des graines de tournesol.
TROISIÈME PARTIE
LA RETRAITE
(automne 1943)
Chapitre VII
Le nouveau front
Au mois de septembre, Kharkov retomba définitivement aux mains des Soviets. Tout le front sud et centre fut sérieusement ébranlé et des brèches importantes y furent faites. Par ces brèches déferlèrent les chars ennemis qui démantelèrent tout le système de défense. Le grand repli général commença, et les rouges encerclèrent bien souvent des divisions entières. Notre unité fut, à cet effet, employée à intercepter les pénétrations intérieures et fut équipée de matériel nouveau et rapide. La division Gross Deutschland fit souvent des prodiges qui furent cités à l’ordre officiel. Là où elle apparaissait, les combattants des tranchées reprenaient espoir et, avec notre aide, mettaient l’ennemi en fuite. Ce fut ainsi généralement que les choses se passèrent, mais évidemment on ne parla jamais de nos difficultés, de notre encerclement, du désespoir des soldats qui abandonnèrent leur matériel dans l’océan de boue. On ne parla pas non plus des successives reformations de cette unité pour remplacer les régiments anéantis. On ne parla pas du steiner ni du capitaine Wesreidau volatilisé, de l’adjudant et de sa section faite prisonnière et libérée trop tard par notre Kommando, du désespoir profond qui s’abattit sur les grands enfants que nous étions et qui durent réenvisager un deuxième hiver de guerre, du pont humain sur le Dniepr, de l’abandon des régiments de gelés, de la terre brûlée, de la semaine d’épouvante à Tchernigov, de nos mains crevées d’engelures et de notre funeste résignation devant l’idée de la mort. Les généraux ont écrit, depuis, des récits sur l’ensemble de ces événements. Ils ont situé les catastrophes, écrit une phrase ou dix lignes sur les pertes subies par suite de maladie ou de gelure. Jamais, à ma connaissance, ils n’ont suffisamment exprimé la détresse du soldat souvent abandonné à un sort qu’on cherche à éviter même à un chien galeux. Jamais ils n’ont évoqué les heures de détresse ajoutées aux milliers d’heures de détresse, le ressentiment évident de l’individu perdu dans un grand troupeau où chaque homme, submergé par ses propres tourments, ne peut tenir compte de la désolation de l’autre. Jamais on n’a parlé de ces troupeaux tantôt glorieux, tantôt vaincus et défaits, chargés des remontrances des chefs de l’ordre, harcelés par la hargne d’un autre troupeau d’ennemis à qui on a permis de déverser sa haine « justifiée » et qui se confond dans le meurtre et l’abjection, et la désillusion plus tard, lorsqu’il apprend que la récolte de la victoire ne lui a pas rendu pour autant sa liberté. Car il n’y a pas de liberté. Il n’y a dans le fond que le crime physique de la guerre, le crime intellectuel et hypocrite de la paix. On n’aime pas son voisin par un simple élan du cœur, on l’aime bien souvent pour avoir une excuse plus tard lorsque fatalement on devra le détester.
« Et moi qui le prenais pour un brave garçon », dira-t-on. Il n’y a plus de liberté dans une société où l’on commence à sceller des bornes. Il n’y a qu’une loi précaire qui prévient aimablement que la liberté des uns s’arrête où commence celle des autres. Mis en garde par cette sommaire prophétie, le petit bourgeois, avec un sourire bon enfant, guette de ses yeux inquiets le voisin qui risque de tomber de l’arbre presque mitoyen, sur la haie de fusain bien taillée qui cloisonne l’opulente liberté. Les hommes de la préhistoire le comprenaient sans le savoir, et la liberté n’existait pour eux que dans le rayon d’action de leur massue. Au-delà, c’est toujours la guerre possible, le traquenard, la vilenie.
— C’est pour cela que vous vous battez, nous dit un jour Herr Hauptmann Wesreidau. Vous n’êtes rien d’autre que des animaux sur la défensive, même si vous êtes contraints à l’offensive. Allez, du courage, la vie c’est la guerre, et la guerre c’est la vie. La liberté ne peut exister.
Le capitaine Wesreidau nous aida bien souvent à supporter le pire. Il s’entendait fort bien avec sa troupe. Le capitaine Wesreidau n’était pas de ces officiers, imbus de leurs grades, qui regardent et traitent le soldat comme un pion sans valeur et avec lequel on peut jouer sans scrupule. Combien de fois partagea-t-il nos veillées grises ! Combien de fois le retrouvâmes-nous dans nos casemates, nous tenant de longues conversations et nous faisant oublier la tempête de neige qui hurlait dehors ! Je revois encore son visage mince, à peine éclairé par une vacillante Kerze, tout près du nôtre.
— L’Allemagne est un grand pays, nous disait-il. Aujourd’hui nos difficultés sont immenses. L’ordre dans lequel nous croyons plus ou moins vaut bien les slogans d’en face. Même si nous n’approuvons pas toujours ce que nous sommes obligés de faire, nous devons l’exécuter au nom de notre pays, de nos camarades, de nos familles sur lesquelles l’autre partie du monde s’acharne en prétendant servir la vérité et le bon droit. La vérité et le bon droit sont aussi relatifs que la liberté. Vous êtes tous, maintenant assez grands pour comprendre cela. J’ai voyagé en Amérique du Sud et j’ai mis un jour les pieds en Nouvelle-Zélande. J’ai fait, depuis, la guerre en Espagne, en Pologne, en France et aujourd’hui en Russie. Je puis dire que partout j’ai rencontré les mêmes hypocrisies dominantes. La vie, mon père, et les leçons des anciens, m’apprirent à préparer mon existence avec droiture et loyauté. J’ai maintenu ces idées malgré toutes les difficultés et toutes les saloperies qui ont été mises en travers de ma route. Là où une épée eût été nécessaire, j’ai continué à sourire ou à m’accuser moi-même, pensant que les maux venaient de moi.
— Lorsque j’ai tiré mes premières rafales en Espagne, j’ai songé à me suicider, tant l’exercice de la guerre ne semblait point me convenir. Et puis, j’ai vu la férocité des autres qui, persuadés de servir la bonne cause, s’offraient le meurtre comme des purificateurs. J’ai vu les Français mièvres et suaves nous craindre. Puis, lorsque nous leur eûmes rendu leur confiance et que nous essayâmes de leur tendre la main, ils s’enhardirent et commencèrent à reprendre les armes qu’ils n’avaient pas su tenir lorsqu’il le fallait. Le monde en général n’accepte jamais une chose à laquelle il n’est pas habitué. Un changement quelconque le surprend et l’effraie. Il accepte alors de se battre pour préserver une chose dont il se plaint constamment. Pour peu que des beaux parleurs assis sur la mollesse d’une confortable situation leur fassent croire à l’égalité des hommes, même si ces hommes sont aussi différents de nous que peuvent l’être une vache et un coq, ces mondes fatigués et prostrés dans une liberté plus que restreinte se mettent à brailler leur conviction et s’avancent menaçants. Toutefois, il est bon de couvrir soigneusement ces gens et de leur tenir le ventre plein, si on veut obtenir d’eux le dixième du rendement prévu.