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C’est un peu ce qui se passe de l’autre côté, camarades. Chez nous, le peuple a la chance d’être moins indolent, quelqu’un crie : « Regardez-vous », et chacun ose se regarder. Notre condition n’est pas absolument parfaite, mais nous acceptons de voir autre chose. Alors nous tentons l’aventure. Elle est scabreuse, insuffisante de sécurité. On lance une idée d’unité : elle n’est ni riche ni comestible, mais la grande majorité du peuple allemand l’accepte, s’y accroche, la forge, la fusionne dans un admirable effort de collectivité. Ici, nous tentons l’aventure. Nous essayons, en tenant compte de l’idée de société, de changer la face du monde, espérant faire rejaillir les vieilles vertus enfouies sous l’immondice des vilenies des peuples et de nos pères. Nous ne sommes pas payés. Nous sommes l’armée déshéritée et haïe. Demain, si nous devons perdre la face, l’injustice des mauvais jugements s’abattra sur ceux qui vivront encore après avoir tant souffert. On les traînera plus bas que terre, on les accusera de plus d’homicides encore, comme si les gens en général ne commettaient pas les mêmes actes en temps de guerre. Ceux qui auront grand intérêt à voir la fin de notre idéalisme ridiculiseront notre attitude. Rien ne nous sera épargné. On détruira même les tombes des héros, ne conservant seulement, au nom du respect des masses devant la mort, que les sépultures des tombés hasardeux qui n’avaient pas osé vraiment tenter l’aventure. Avec nous disparaîtra tout l’héroïsme que nous devons prodiguer chaque jour, la mémoire des camarades morts ou vivants, notre communion d’esprit, nos peurs et nos espoirs. Notre histoire ne sera même pas relatée. On parlera seulement d'un sacrifice bête et inqualifiable. Que vous le vouliez ou non, vous faites partie de l’aventure, et rien, par la suite, ne correspondra aux efforts que vous avez fournis si vous devez dormir sous le ciel calmé du camp d’en face. On ne vous pardonnera pas d’avoir pu survivre aux coups. Vous serez rejetés ou bien conservés comme des animaux rares rescapés d’un cataclysme. Vous n’aurez plus d’amis véritables. Le chien et le chat ne peuvent jamais dormir tranquilles. Souhaitez-vous une fin pareille ? Ceux qui peuvent s’en accommoder peuvent traverser les lignes et s’en aller sans craindre notre vengeance.

« Que celui d’entre vous qui souffre d’un tel souci m’en parle, et je passerai des nuits à le rassurer. Que ceux-là partent, je le répète. Nous ne pouvons rien espérer d’eux et notre aventure ne souffre pas les hésitants. Croyez que j’ai conscience de vos malheurs. Comme vous, j’ai froid, comme vous j’ai peur, comme vous je fais le coup de feu, car j’estime que ma position d’officier me dicte de faire plus que vous-mêmes. Comme vous, je souhaite vivre, ne serait-ce que pour lutter encore. Je veux que ma compagnie soit d’une homogénéité d’idées et de pratique. Je ne supporterai plus, après coup, les défaillants et ceux qui douteront. Nous ne souffrons pas seulement pour une victoire finale, nous souffrons pour une victoire quotidienne contre ceux qui se jettent sur nous sans relâche et ne songent qu’à nous exterminer sans comprendre, vous pouvez compter sur moi en retour, je ne vous exposerai point inutilement. »

« Je détruirai et j’incendierai des villages entiers pour empêcher un seul d’entre nous de mourir de faim. Ici, perdus dans la steppe, nous sentirons mieux notre union. Au-delà, nous avons conscience que la haine et la mort nous cherchent, mais à l’indiscipline et à la dispersion nous opposerons chaque jour notre cohésion parfaite. Je veux que nous ne formions qu’un et que nos pensées soient identiques. C’est là votre vrai devoir et si nous le maintenons, même morts nous serons encore vainqueurs. »

Les conversations avec le capitaine Wesreidau entraient profondément dans nos cervelles. Au contraire des discours où l’on faisait appel à nos sens du sacrifice et qui nous laissaient pantois et incrédules, la foi de notre officier était telle que les plus réticents acceptaient ses paroles. S’exposant à nos questions, il y répondait avec intelligence et clarté. Dès que le service ne l’absorbait pas, il était parmi nous. Nous l’aimions et le considérions vraiment comme un chef et un ami sur lequel nous pouvions compter. Herr Hauptmann Wesreidau était terrible pour l’ennemi et paternel pour sa compagnie. À chaque déplacement ou opération, son steiner précédait nos véhicules.

Nous fûmes sous ses ordres jusqu’au printemps 44. Un jour que nous devions aller sur un point de renforcement, son steiner passa sur une mine qui tua les quatre occupants. Atterrés, nous nous précipitâmes pour relever notre chef dont le corps était brisé par une vingtaine de fractures. Herr Hauptmann mourut, adossé au talus d’un chemin creux de la frontière roumaine et, jusqu’à la dernière seconde, il nous incita à demeurer unis et fidèles à notre aventure.

Personne ne pleura, bien sûr : depuis longtemps nous ne savions plus pleurer devant la mort. La compagnie entière salua et présenta les armes à notre valeureux chef dont le visage s’immobilisa sur un calme sourire.

L’ancien, qui avait du bon sens, nous l’avait indiqué au lendemain de Bielgorod, alors qu’au repos à l’arrière nous reprenions nos esprits et soignions nos blessures.

— J’ai vu notre capitaine, nous dit-il un jour, il m’a l’air d’un type intelligent et compréhensif.

Nous fûmes engagés encore deux fois avant de retraverser le Dniepr au début de l’automne. Pour cela on dut rééquiper bon nombre d’entre nous. De graves accusations planaient sur ceux qui étaient revenus sans leurs armes.

Lindberg, le Sudète et Halls, pourtant blessés et reconnus tels, étaient rentrés le fameux soir de la déroute, désarmés, sans équipement et dépenaillés. On conçoit fort bien qu’on puisse oublier ses bagages lorsqu’on abandonne avec précipitation un hôtel en feu. Mais ici, le soldat ne devait jamais se séparer de ses armes : il devait mourir avec, ou continuer à vivre en les gardant quelle que fût la situation. En ce qui me concernait, j’avais gardé mon fusil sans réfléchir à cet ordre, mais plutôt un peu comme un aveugle ne quitte jamais sa canne blanche. L’ancien avait traîné son lourd spandau par habitude ou discipline. Il me manquait tout de même mon casque, ma couverture imperméable, ce bon Dieu de masque à gaz qui ne servait jamais à rien et, évidemment, ce qui devait rester de munitions au F.M. de l’ancien auquel j’étais attaché.

Nous retrouvâmes Lensen qui s’en était bien sorti aussi. Néanmoins, il était revenu sans l’essentiel de son fourniment et s’arrachait les cheveux à la pensée qu’il pouvait perdre son grade d’obergefreiter.

L’ancien, qui était lui aussi obergefreiter, en riait et suggérait à Lensen de songer, la prochaine fois, à être nommé à un grade supérieur à titre posthume. Les déboires de Lensen et nos rigolades se noyaient dans la samahonka qu’un démerdard avait trouvée dans la cave d’une maison russe abandonnée.

Les uns et les autres durent sans doute au capitaine Wesreidau d’éviter le tribunal militaire aussi redoutable que les lance-bombes soviétiques.

Nous passâmes ainsi trois bonnes semaines au repos à l’arrière, dans un bled de tristes maisons de bois toutes identiques. Heureusement il faisait un temps splendide et, à part les deux engagements brefs que j’ai déjà soulignés, nous eûmes un peu de calme. J’en profitai pour reprendre un volumineux courrier avec Paula mais je ne pus jamais lui raconter la peur que j’avais eue à Bielgorod. Halls avait fait la connaissance d’une Russe et se livrait avec elle à des exercices pratiques. Il n’était d’ailleurs pas le seul à visiter la bonne femme. Un soir ils s’y retrouvèrent à trois, avec notamment l’aumônier catholique qui avait survécu à l’enfer et qui abusait des plaisirs terrestres par retour de conscience, et parce qu’ils étaient rares et peut-être pardonnés. Toujours est-il qu’à partir de ce moment, il ne put jamais plus entonner de psaumes sans s’attirer les plus franches rigolades. Ce grand salaud de Halls raconta en détail la partouse sous les édredons de la Ruski. Ce fut à mourir de rire. Le curé en feldgrau, rouge et confus, se tordit avec nous.