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Tout alla bien jusqu’à un certain matin de fin septembre où le bruit lointain du canon vint à nouveau nous rappeler que nous n’étions pas là pour batifoler. En fait, le front que nos troupes avaient réussi à raccrocher à l’ouest de Bielgorod venait de lâcher, et le grand bouleversement que j’ai annoncé plus haut commençait.

Nos généraux, convaincus que nos forces pouvaient, sinon attaquer, du moins maintenir le Russe sur le front rétabli – je veux parler du front d’avant la tentative sur Bielgorod – s’aperçurent, un peu tardivement, que les régiments engagés étaient en train de se faire décimer seulement pour ralentir l’avance irrésistible de la formidable armada russe qui attaquait dans tout le secteur centre.

Ce qui aurait dû être fait, avant même de songer à repartir vers l’est, apparaissait maintenant comme une réalité à laquelle il fallait s’accrocher, tant que cela était encore possible. Alors, on donna l’ordre tardif du repli général sur la rive ouest du Dniepr. Le Dniepr, c’était Kiev dans l’axe central, Tcherkassy, axe méridional, Tchernigov au nord sur la Desna. Des centaines de kilomètres à parcourir, poursuivis par un ennemi bientôt plus mobile que nous, qui risquait de rattraper, à chaque instant, les flots de l’armée en retraite et d’y semer un désordre impitoyable. Ce qui était possible encore avant Bielgorod ne l’était pratiquement plus maintenant, sinon au prix d’efforts invraisemblables et de combats d’arrière-garde constants. La Wehrmacht suivit une fois de plus les ordres et paya cette retraite, envisagée trop tard, beaucoup plus cher que ne lui avait coûté son avance à une époque antérieure. On mourut beaucoup sur la plaine d’Ukraine, en cette fin de saison, on mourut par milliers, et les combats, qui ne furent pas sonnés à coups de trompe, comme pour la prise de certaines villes, consumèrent des héros certainement plus valeureux. Les troupes du front, perpétuellement en contact avec un ennemi sans cesse croissant, avaient une opinion toute faite sur l’évolution des choses. Le plus hermétique des soldats se rendait compte que, malgré toute sa bonne volonté et son héroïsme, même s’il parvenait à abattre une centaine de Ruskis sous le feu de sa mitrailleuse, le lendemain cent autres remonteraient à l’assaut et ainsi de suite. Le plus aveugle des soldats savait aussi que le Russe est animé, par moments, d’une hardiesse telle qu’une montagne de ses propres compatriotes morts ne l’empêcherait pas d’aller tenter sa chance à son tour.

Il sait que, dans de telles conditions, le combat est plus souvent favorable à la force du nombre qu’à l’héroïque ténacité du feldgrau en batterie. Alors, il désespère. Peut-on lui en vouloir ?… Le landser sait qu’il va mourir presque à coup sûr. Il sait que c’est pour que de grands mouvements de troupes aient le temps de se faire. Il sait que c’est pour la bonne cause, et si son courage l’incite à la résignation durant quelques heures, celles qui suivront et les jours qui suivront le verront les yeux pleins d’une immense tristesse sans larme. Alors le feldgrau tire, tire, devient fou : il n’est pas d’accord pour mourir. Il tue, massacre, comme pour se venger d’avance de ce qui va lui être inévitablement infligé. S’il meurt, c’est dans la rage de ne pas l’avoir fait payer assez cher à l’humanité. S’il en réchappe, il demeure fou et ne sera jamais plus réadaptable au monde du temps de paix. Alors parfois il s’enfuit. Mais des mots d’ordre, adroitement lancés, le calment comme une piqûre de morphine. « Sur le Dniepr tout sera plus facile, l’ennemi ne pourra forcer le barrage, courage camarade, maintenez Ivan, si vous voulez que tout le monde passe. Courage, sur le Dniepr la contre-offensive russe va s’écraser et nous reprendrons notre marche glorieuse lorsqu’ils se seront épuisés. »

Alors, à travers la panique et le désespoir, l’ordre devient un devoir. Le courageux soldat allemand résiste avec une frénésie qui surprend l’adversaire. Cent mètres par cent mètres, il recule vers le salut, vers le Dniepr. Il ralentit au maximum l’ennemi, voit tomber les camarades. L’effort insensé se prolonge pendant des jours et des jours, sur des centaines de kilomètres. Lorsque les rescapés des unités d’arrière-garde parviennent enfin sur la rive est du fleuve, un énorme grouillement humain leur apparaît. Des armées entières piétinent devant les rares ponts que le génie a réussi à maintenir. Elles pataugent sur les berges sablonneuses et s’empilent sur tout ce qui peut flotter. Le Russe est là et talonne le barrage de résistance qui se rétrécit terriblement. La Luftwaffe est partout et sauve en partie la situation. Mais les « Mig » et les « Yabo » sont bientôt plus nombreux. Ce qui ne tombe pas sous les coups de l’artillerie à longue portée, subit le hurlement des chasseurs bolcheviks qui arrivent en meutes toujours plus nombreuses.

Alors ceux qui n’ont pas traversé le fleuve sont réengagés dans les contre-offensives, à un contre cent. On réussit des prouesses étonnantes. Une fois de plus le ressort combatif de l’armée allemande se détend. Il fait encore beau et des batailles opiniâtres s’engagent. On ne fête pas ces victoires. Une armée, qui se bat pour sa sauvegarde, ne peut parler de victoire.

Pourtant ce sont des victoires. Plus dures que toutes celles qui ont été menées pour conquérir. Ici, sur la rive est du Dniepr, on ne se bat plus pour prendre une ville ou une zone pétrolière. On se bat pour éviter une catastrophe. Chacun le sait, chacun le sent, et chacun lutte désespérément. Il y a des heures, des jours de calme, mais l’étreinte est angoissante, au point qu’on se rejette dans la bataille pour débusquer le monstre rouge que l’on sent partout. Enfin la catastrophe est évitée. L’armée du centre est passée. L’ordre est donné aux régiments encore engagés de décrocher. Dans la nuit, on détruit presque tout, seuls les hommes et les armes légères passeront sur les pontons de la mort qui sont prévus pour embarquer les derniers à l’est.

Avec l’aube, les hommes exténués parviennent au bord du fleuve que baigne le brouillard d’automne. On se cherche, on se hèle, et c’est le crépitement mat des mitraillettes qui répond, Ivan est déjà là. En maints endroits, il est arrivé avant les fuyards, s’est emparé des pontonniers, a coulé les pontons. On se jette à la nage en abandonnant tout. Les Ruskis ouvrent le feu et tirent sur les têtes qui dépassent de l’eau comme on casse les pipes en terre, à la foire. Ivan rit et plaisante bruyamment. Quelques-uns gagneront peut-être la rive ouest d’où une section vient de réagir.

Ailleurs, on s’entasse sur de précaires pontons qui subissent aussi un feu nourri tant depuis la terre que de l’air.

D’autres sont encerclés et luttent jusqu’à la dernière extrémité. Ivan plaisante et fait peu de prisonniers.

Enfin, nous voilà sur le nouveau front, le salut, la rive ouest du Dniepr. Bien accrochés à sa rive. Cette fois, Ivan ne passera pas. Il neige et le landser aménage sa casemate. Il sait qu’il y est pour longtemps. Il s’adapte, se calme, s’organise à nouveau et attend. Mais une nouvelle arrive, se répand avec la rapidité de l’éclair qui suit les fusées des Soviets. L’état-major a tout fait pour que la troupe ne soit pas au courant. Mais la nouvelle est trop importante, trop forte : elle renverse le barrage de la discrétion, déferle sur l’espoir fragile des feldgrauen et le balaie dans son flot tumultueux.