Halls continua à se rebiffer.
— On peut très bien tomber amoureux d’une putain.
— Pardi, pourquoi pas ? fit Grauer, qui n’en connaissait sans doute pas plus long que moi.
Halls se radoucit.
— Venez, les gars, fit-il, nous prenant l’un et l’autre par l’épaule. Avec vous il est peut-être possible de discuter.
À l’écart, il vida son sac. Incontestablement Halls était tombé amoureux du reposoir de la Wehrmacht et restait persuadé que ce serait elle et jamais une autre, il n’était pas conseillable. Du même coup, moi qui avais mis tant de scrupules à ne parler à personne du sentiment que j’avais pour ma lointaine petite Berlinoise, je déballai tout aux pieds de Grauer et de Halls.
— C’est donc pour cela que tu faisais une gueule pareille en rentrant de perme ! me fit Halls. Pourquoi ne pas m’en avoir parlé ? Je t’aurais compris, voyons.
Nous nous attardâmes sur nos problèmes amoureux et Halls en déduisit que j’avais beaucoup de veine.
— Toi, au moins, tu es sûr de la revoir, fit-il en ouvrant sa gamelle.
La nuit tomba et nos yeux pleins d’amour juvénile fixèrent naïvement les étoiles.
Avec l’aurore, notre compagnie prit la route vers l’ouest. Nous assistâmes en chemin à un combat aérien qui nous laissa, Grauer et moi, pantois quant à nos destinées manquées d’aviateurs. Les « ME‑109 » eurent le dessus, et sept ou huit « Yabo » tourbillonnèrent en flammes comme des soleils de feu d’artifice.
Vers midi, nous atteignîmes une base importante de la division. Trente compagnies, dont la nôtre, furent regroupées et formèrent une grosse section motorisée et blindée.
Pour la première fois, nous touchâmes des survêtements en toile imprimée réversibles. Un côté était blanc, l’autre plein de bariolage camouflé. Nous passâmes aussi une visite médicale fort inattendue et touchâmes beaucoup de provisions. Un colonel de Panzer commandait le groupe dit « autonome ».
Nous fûmes surpris de voir le matériel neuf qui équipait notre section blindée. Partout les pilotes et les mécaniciens mettaient une dernière main à leurs engins et faisaient ronfler les énormes moteurs des chars.
Des chars Tigre sur châssis Porsche rugissaient en effectuant des démarrages nerveux. On se serait cru au départ d’une grande course automobile. Nous patientâmes deux heures avant de recevoir l’ordre d’embarquer.
Halls, Grauer, moi et d’autres copains furent chargés à bord d’un camion sortant de l’usine. L’engin possédait des roues à l’avant et des chenilles à l’arrière. Nous nous mîmes en marche et gagnâmes un bois aux abords d’un terrain d’aviation. Tout était parfait, hormis le nuage incroyable de poussière que soulevaient les véhicules. D’énormes filtres à air avaient d’ailleurs été ajoutés, pour cette raison, au moteur des voitures et des chars. Certains de ces filtres géants étaient si volumineux que beaucoup de capots ne pouvaient se refermer. Les plaques de protection des moteurs sur les chars n’avaient pu être remises qu’en partie pour permettre à ces appareils d’être fixés.
Sous l’ombrage bienfaisant nous secouâmes nos tenues grises de poussière. En si peu de chemin, celle-ci s’était déjà infiltrée partout et surtout dans nos gorges assoiffées.
— Foutu pays ! ronchonnait quelqu’un, même l’automne n’est pas vivable, ici.
Un second groupe tout aussi important que le nôtre nous rejoignit et encombra le sous-bois sur plusieurs hectares. Pas très loin, Wesreidau venait de rejoindre le groupe de commandement qui tenait conférence auprès d’un gros camion radio entièrement enveloppé d’un gigantesque filet camouflé. Une réalisation impeccable d’ailleurs, ce filet. On ne pouvait le distinguer du feuillage. Des lamelles de tissus couleur forêt étaient cousues sur le filet et voltigeaient au vent tout comme des feuilles.
Nous formions une unité organisée et puissante. Les deux groupes, en fait, n’en formaient plus qu’un et totalisaient six ou sept mille hommes, comprenant une centaine de chars, autant d’automitrailleuses et plusieurs camions-ateliers. Trois compagnies de cavalerie légère, équipées de side-cars extrêmement mobiles, étaient chargées de déceler l’ennemi et de diriger vers lui le groupe opérant. Dans cette période, déjà fort critique pour l’armée, le matériel avait été versé à des groupes blindés qui devaient appuyer çà et là des divisions d’infanterie à pied très déshéritées.
Ce qui est sûr, c’est que cette abondance et ce matériel, impeccable et bien conçu, avaient redonné un sacré coup de fouet à notre moral bien bas depuis l’échec de Bielgorod.
Les soldats allaient d’un groupe à l’autre avec cet air assuré qu’ont les hommes lorsque tout semble bien aller. Sauf Halls qui ne se remettait pas d’avoir dû abandonner son Emi à une vengeance quasi certaine de la part des rouges. Il demeurait inconsolable et tendait à la neurasthénie.
— On devrait couper les couilles aux soldats pendant la guerre : ça éviterait à des types comme Halls de faire une gueule pareille, marmonnait Woortenbeck en mettant de l’ordre dans son fourniment.
— Tu as déjà vu des eunuques faire la guerre ?
— Hum ! précisait l’aumônier, les chevaux castrés ne sont pas les moins forts.
Heureusement, le curé en uniforme nous avait donné des preuves qu’il « en avait », sinon nous aurions pensé le pire.
À la tombée de la nuit, le formidable train blindé s’ébranla, spectacle imposant. Je compris enfin quel aspect devaient avoir les longues colonnes de Panzers qui déferlaient au début de la guerre sur les pays que nous occupions encore.
Les masses hurlantes des chars, dont l’échappement laissait apparaître par moments des flammes vives, luttaient de vitesse en dépassant les lourds véhicules que nous occupions. Les chars s’étiraient en éventail sur un terrain infini et propice. Quel spectacle !
La nuit s’étendit sur la plaine envahie par le vacarme puissant de la colonne blindée qui devait être audible de très loin. Comme toujours, le soldat ne savait pas trop où il en était, et pour nous autres, jeunes feldgrauen, cette recrudescence signifiait que tout allait mieux. Nous nous sentions très forts et, en fait, nous l’étions dans ce groupe. Nous ignorions que dans tout le secteur centre, c’est-à-dire approximativement de Smolensk à Kharkov, un repli général et laborieux s’opérait pour des divisions entières représentant plusieurs centaines de milliers d’hommes. Si, pour nous, tout marchait au rythme des moteurs, il n’en était pas de même pour tout le monde. Des centaines de régiments, démunis de l’essentiel se repliaient à pied en livrant des combats incessants contre un ennemi incroyablement supérieur. Même les chevaux, dont l’hiver précédent avait fait une hécatombe, manquaient à des attelages qui, en principe, auraient dû être tractés mécaniquement. L’absence de carburant – qui avait été absorbé dans les batailles de la belle saison – se faisait sentir. Partout, des véhicules en parfait état flambèrent par colonnes entières, pour ne pas être laissés aux mains de l’ennemi, tandis que l’infanterie devait continuer, sur ses stiefels éculés, son long repli. Des encerclements menaçaient partout. L’ennemi, qui se rendait compte du désarroi de la Wehrmacht, mit les bouchées doubles, espérant ainsi amoindrir l’armée centre.
Les réserves encore disponibles furent mises à la disposition de certaines unités qu’on reforma de pied en cap et qui durent venir à bout de situations alarmantes. C’est ainsi que nous connûmes cette abondance militaire qui nous fit croire, une quinzaine de jours, que nous étions redevenus les maîtres de la steppe. Un point critique pourtant en ce qui concernait le groupe autonome : son approvisionnement, surtout en carburant. Certains secteurs prévus, atteints trop tard, eurent raison de notre marche d’airain.