Выбрать главу

À l’aube, le Panzergruppe s’arrêta, gris de poussière. Nous avions atteint, sans doute comme prévu, une forêt qui couvrait l’horizon est. On nous accorda deux heures de repos que nous mîmes fort à profit. Les véhicules que nous occupions n’avaient rien de commun avec ceux de l’entreprise Pullman, et nous étions assez fourbus. L’ordre du départ fut donné avant que nous n’ayons pu plonger dans un sommeil réparateur. Le temps était idéal. Un vent doux, presque frais, soufflait calmement dans le feuillage d’automne, et avec ce climat tout était plus facile. Nous regrimpâmes à bord de nos engins avec le sourire. Vers midi, les estafettes en moto, qui allaient toujours loin devant, rejoignirent la tête de la colonne dont nous faisions partie. Il y eut des ordres très brefs et une grosse partie du groupe engagea ses chenilles vers un village qui ne tarda pas à nous apparaître. Le bruit d’armes automatiques nous parvint et, avant que nous n’ayons réalisé, une quinzaine de chars Tigre se ruèrent sur le bled en crachant feu et flamme.

Notre gros tracteur chenillé tirait des espèces d’orgues lance-fusées faites de seize tubes. L’ordre de formation de combat fut donné et chacun se précipita à terre, regrettant que cette douce saison fût troublée par un accrochage.

Nous n’eûmes d’ailleurs rien à faire. Les chars et une unité de mortiers tourbillonnèrent, à la façon des Sioux, autour du village qui fut en un rien de temps la proie des flammes. Au loin, l’artillerie russe, dont nous n’avions pas soupçonné la présence, ouvrit un feu restreint. Plusieurs groupes furent détachés vers elle. Ils revinrent vingt minutes après poussant devant eux deux ou trois cents prisonniers russes. Puis des chars traversèrent le village calciné et renversèrent tout ce qui avait la prétention de tenir encore debout. Le tout ne dura pas trois quarts d’heure. Les sifflets nous rappelèrent à nos places, et le groupe d’acier continua sa route. Dans l’après-midi, nous passâmes également au laminoir deux positions soviétiques avancées, tellement surprises qu’elles n’offrirent qu’une résistance ridicule.

Konotop fut atteint le deuxième jour, alors qu’un infernal grouillement de troupes parcourait la ville en tous sens à la recherche du moindre moyen de transport. Notre groupe « Gross Deutschland » se porta alors à l’est, ou plutôt au sud-est, au-devant d’une puissante armée bolchevik. Nous avions été réapprovisionnés en partie dans cette ville sous les yeux ahuris des officiers d’intendance qui durent nous donner même le carburant qu’ils gardaient pour leurs voitures personnelles. Nous entrâmes en contact avec les éléments avancés des rouges vingt minutes après avoir quitté Konotop. Nous fûmes surpris de rencontrer l’ennemi si tôt alors que, dans la ville, les troupes perdaient du temps pour récupérer des bicyclettes. Les chars engagèrent un bref combat puis décrochèrent sur ordre.

Nous roulâmes presque toute la journée pour atteindre un point où sans doute nous devions trouver de quoi continuer notre équipée. Nous l’atteignîmes quelques minutes avant que les gars du génie ne dynamitent l’ensemble. Un énorme silo, plein de conserves, boissons et nourritures de toutes sortes, allait être, d’un instant à l’autre, la proie des flammes. Nous remplîmes nos poches et les moindres recoins de nos véhicules de tout ce qu’il était possible d’emmener. Il resta encore de quoi nourrir la division pendant plusieurs jours. Et le feu s’alimenta de ces précieuses denrées qui faisaient tellement défaut par ailleurs.

Halls assista à l’effondrement du silo, la larme à l’œil, tout en ingurgitant le maximum. Toute la compagnie et beaucoup d’autres déplorèrent cet incident, tout en tirant des bouffées sur les cigares que nous avions trouvés à foison. Nous bénéficiâmes de cinq ou six heures de repos, puis le corps blindé retourna au feu. Entre-temps, les rouges étaient entrés à Konotop et l’infanterie allemande livrait une rude bataille en retrait de la ville.

Notre coin ardent entra violemment dans l’aile sud de l’offensive russe. Les chars nous ouvrirent une fois de plus un passage parmi la réserve ennemie. Celle-ci s’éparpilla avant que nous n’ayons pu mettre en batterie. Mais à la nuit, les Russes, s’étant détournés de la ville, concentrèrent sur nous leurs efforts. Nos chars firent demi-tour, laissant une demi-douzaine des leurs, illuminer la nuit de leur incendie. Toutes les armes transportées furent mises en batterie. Je vis pour la première fois rugir le fameux lance-fusées dont j’ai parlé plus haut.

Sous les ordres du capitaine Wesreidau, notre compagnie fut engagée, avec deux autres, à la protection de l’aile gauche du détachement blindé. Une partie des camarades partirent chargés sur les plates-formes motorisées des geschnauz. Le reste suivit, de près ou de loin, les engins qui avançaient au pas des hommes à pied. C’est bizarre comme la seule idée d’avoir repris l’initiative peut mener les hommes au-devant d’un danger souvent beaucoup plus fort qu’eux. La marche de nos Panzers avait été si irrésistible, ces deux derniers jours, que tout nous apparaissait accessible. À travers la nuit relativement fraîche, nos trois compagnies, en groupes de trente, s’avancèrent parmi les bosquets rabougris qui couvraient la plaine à cet endroit. Pas très loin, à l’unisson, le rugissement de nos moteurs envahissait l’atmosphère et apportait une note rassurante à notre opération. Sans doute l’effet fut-il inverse sur les groupes soviétiques chargés de nous intercepter. De temps à autre, quelques coups de feu claquaient, sans doute sur des formes fuyant dans l’ombre. Nous avançâmes ainsi sur au moins deux kilomètres. Brusquement, des fusées éclairantes grimpèrent vers le ciel et jetèrent leur lumière blafarde sur le sol. Tout le monde, c’est-à-dire huit cents ou neuf cents bonshommes, plongea d’un même mouvement. Des éclats lumineux brillèrent, singulièrement sur l’acier des casques, que l’on avait pourtant tenté de rendre mats. En un rien de temps, les mitrailleuses motorisées étaient rentrées dans les zones broussailleuses et leurs tubes redoutables devaient tourner silencieusement à la recherche d’une silhouette mobile. Nous nous attendions à voir pleuvoir les projectiles des lance-bombes russes et chacun retrouvait instantanément la sale crispation des mauvais moments. Deux fusées violettes allemandes grimpèrent dans le ciel noir.

Nous savions tous qu’elles signifiaient « en avant ». Nous eûmes un moment de stupéfaction et d’hésitation, puis, prudemment, nous nous mîmes en devoir de progresser. Certains s’étaient soulevés et avançaient pliés en deux. Les fusées russes déclinaient et nous en profitâmes pour faire un bond en avant. Je me retrouvai, à ce moment, dans une petite cuvette bordée de courtes broussailles. Deux camarades venaient de me rejoindre et leurs deux respirations bruyantes et précipitées trahissaient la tension nerveuse qui leur nouait la gorge. Je ne connais rien de plus inquiétant que la progression de nuit sur un terrain touffu où derrière chaque buisson, là à deux mètres de vous, un éclair blanc peut vous éblouir un instant avant qu’une douleur violente ne vous fasse tout oublier de cette terre inhospitalière. Il était évident que notre progression par bonds était bruyante et que, pour un moujik silencieux et le doigt sur la détente, l’occasion ne tarderait pas à se présenter.

Pourtant tout demeurait à peu près silencieux. L’ennemi sans doute très proche ne se décidait pas à se montrer et prolongeait ainsi notre indisposition. Lentement, avec précaution, nous nous remîmes à avancer. Le sang frappait dur à mes tempes et tout mon être était tendu, prêt au plongeon que nous allions tous être obligés de faire d’un moment à l’autre.

Sur la gauche, à vingt ou trente mètres, une voix se fit entendre. Les deux gars tout proches et moi-même, nous piquâmes du nez dans l’herbe brûlée. Un instant, nous crûmes que ça y était. Les yeux plissés, comme toujours pour prévenir le premier fracas, j’ajustais mon mauser au creux de mon épaule. Pourtant, rien ne se passa encore. Sur la gauche, là où nous venions d’entendre du bruit, deux Ruskis venaient de « faire camarade » et de tomber dans les mains de mes compagnons. Un peu plus loin, la même chose se produisait, et de nombreux Russes se laissèrent faire prisonniers sans que nous puissions comprendre. Que s’était-il passé dans la tête de ces hommes chargés de nous arrêter ? Allez donc le savoir ! Peut-être crurent-ils que leur progression des derniers temps les avait coupés de leurs arrières et avaient-ils eu peur ? Car, à cette époque où tout n’était que vengeance, les Russes avaient aussi peur des Allemands que les Allemands des Russes. Nous crûmes même à une ruse.