Une heure s’écoula encore avant que l’ordre de regroupement ne nous parvînt. Depuis une heure aussi, nos chars étaient repartis à l’action, et les éclairs des départs de leurs pièces jetaient des lueurs roses sur les gueules de mes camarades qui se repliaient en silence. À travers l’obscurité, nous gagnâmes nos véhicules, et la division blindée sembla continuer sa progression. Les estafettes tourbillonnaient autour de nos lourds transports. Devant, peut-être à trois kilomètres, nos chars semblaient repousser un ennemi assez peu vigoureux.
L’aube retrouva la colonne ou plutôt les colonnes, car nos véhicules avançaient aussi bien à cinq cents mètres à gauche qu’à droite.
De la nuit, les détonations des canons de nos éléments de pointe n’avaient pas cessé. À travers deux nappes de brouillard nous discernâmes un bourg dont je ne saurais dire le nom. Les motorisés de la « Gross Deutschland » s’engagèrent dans les rues bordées de maisons serrées les unes contre les autres et aux volets clos. Nos véhicules avançaient lentement ; à leur bord, nos soldats, le doigt sur la gâchette, étaient prêts à toute éventualité. Nous arrivâmes à une petite place où un groupe de véhicules avait stoppé. Deux camions-ambulances étaient parmi le groupe. Des maisons alentour, des soldats allemands entraient et sortaient. Une trentaine de civils russes étaient groupés auprès d’une maison et surveillés par des sentinelles. Nous continuâmes ainsi notre chemin. À la sortie de la ville, nous retrouvâmes des tankistes de notre unité en train de réparer quelques dégâts que leurs machines avaient subis. Alentour, les faubourgs vétustes brûlaient. Nous garâmes un instant nos véhicules auprès des misérables bicoques de bois et de paille. Aucun trottoir, aucune orientation des constructions, et pas davantage d’alignement. Les faubourgs de nombreuses villes de Russie ressemblent à d’immenses cours de ferme. Des abreuvoirs, ou des preikas obstruent brusquement ce qui pourrait éventuellement être une rue, et on se demande quel ingénieux service d’urbanisme a bien pu manifester un tel souci d’esthétique ! Probablement aucun. Les villages perdus dans la steppe ont beaucoup plus d’allure avec leurs isbas qui semblent tourner le dos au nord. Les faubourgs et même une grande partie des villes que j’ai traversées, à l’exception de Kiev, sont d’une tristesse désolante.
Nous nous sommes arrêtés surtout pour nous réapprovisionner en eau et nous laver par la même occasion. La halte sera courte, nous le savons. Tandis que certains frappent leur tenue contre un arbre ou un mur de baraque à la façon dont on secoue les paillassons, d’autres s’abreuvent au preika ou font des ablutions. Il est loin de faire chaud. Un vent devenu humide ne laisse rien prévoir de bon. Néanmoins nous crevons de soif à cause de la poussière inimaginable que soulèvent nos taxis en nous véhiculant pendant des journées entières. Les bidons allemands sont beaucoup plus petits que ceux des Français, par exemple. Leur contenu est vite absorbé. Nous véhiculons de l’eau dans les récipients les plus disparates. Avec l’ancien, nous enjambons une clôture symbolique et avançons vers un groupe d’arbres fruitiers. Des poires maigrichonnes et pas mûres chargent à en craquer les branches de l’arbre le plus proche. Peu importe, ces fruits acides rafraîchissent la bouche. Nous sommes déjà en pleine cueillette lorsqu’un Russe surgit, tel un diable de sa boîte. Celui-ci a osé sortir de chez lui et s’avance vers nous en tenant une sorte de cuvette en paille tressée pleine de poires semblables à celles que nous grignotons.
Il baragouine quelques mots à l’ancien qui s’est approché de lui.
Son visage blême essaie de sourire mais ne produit qu’un rictus inquiétant. Ses yeux sont rivés sur le harnachement qui barde la poitrine de notre camarade et surtout sur la mitraillette. « Dawaï ! Dawaï ! » fait signe l’ancien. Le Russe tend la cuvette et notre ami y puise une poire. Il la jette et en reprend une autre, la jette également ainsi que cinq ou six autres. L’ancien se met à brailler et insulte le popov qui recule à petits pas.
— Elles sont à moitié pourries, gueule notre ami en revenant.
Ce bougre craignant pour son verger nous proposait celles qu’il devait donner à son cochon. Du coup, nous secouons l’arbre et remplissons une toile de tente.
Le popov a disparu dans son antre. Vers le nord-ouest, le canon tonne. Nos éléments avancés ont trouvé un contact. L’ordre de route nous est redonné. Une demi-heure plus tard nous remettons pied à terre. Les sifflets nous invitent à nous mettre en formations de combat. Là-bas, à un kilomètre, on se bagarre sec autour d’un petit village surmonté d’une espèce d’usine.
Wesreidau nous explique en un temps record que nous devons neutraliser un important groupe ennemi qui se raccroche à ce bled. Le gros de l’armée ne peut s’y attarder et deux compagnies sont détachées pour cette mission.
L’arme à la bretelle, nous avançons à pied vers l’objectif tandis que nos tracteurs filent mettre en batterie les lance-fusées et les pak.
En un rien de temps, les Russes qui, depuis leurs retranchements, observent nos mouvements, font pleuvoir sur nous une grêle de projectiles propulsés par leur sacré appareil lance-grenades qui ferait bien notre affaire. Fort heureusement, ces projectiles n’ont guère de précision et ne contribuent qu’à faire courir tout le monde vers un quelconque abri. Les deux compagnies se déploient et cernent en partie le point fortifié. Nous connaissons un calme d’environ dix minutes, tandis que notre capitaine décide de la manœuvre et discute avec ses subordonnés à l’abri d’un muret fait de pierres simplement empilées.
Puis les sous-offs nous rejoignent et indiquent les points à atteindre. Nous clignons de l’œil dans ces directions et notre instinct de combattant nous fait percevoir les moindres replis derrière lesquels nous pourrons bondir. Tout est calme et tout semble dérisoirement facile.
Rien ne bouge, et le silence serait total si les véhicules de notre groupe blindé cahotant sur un chemin pierreux en contrebas, ne venaient empuantir l’atmosphère de leur échappement et nous assourdir de leur bruit. Le Russe ne bouge pas et beaucoup d’entre nous le considèrent déjà hors de combat. La présence toute proche de nos effectifs nous rassure et cette bagarre imminente ne prend l’importance que d’une escarmouche.
Et l’ordre de progression arrive. De chaque recoin, un feldgrau sort et avance plié en deux. Certains rient, inconscience ou crânerie ?
Les premières masures sont atteintes. Le Russe demeure silencieux et invisible. Je viens de rejoindre mon groupe où Halls se trouve. Cher compagnon ! que serais-je sans lui ? Au milieu des uniformes qui nous rendent tous semblables, sa gueule bon enfant et pouponne m’apparaît et me sourit.
J’esquisse un sourire à son intention et ce clignement d’œil en dit plus long que toutes les conversations que j’ai pu entendre depuis.
Pour nous, la guerre a pris une autre allure depuis que nous voyageons avec le groupe d’airain. Les mauvais souvenirs de la retraite du Don et de celle de Bielgorod sont entrés dans le domaine du passé. Un passé qui fit partie des mauvais moments que nous ne connaîtrons plus. Certes, nous sommes toujours en guerre, mais ne venons-nous pas de bousculer l’ennemi depuis sept ou huit jours ?