Telle était l’essence de la dualité.
Peter Solomon, certes, méritait le funeste destin qui l’attendait. Ce serait une conclusion idéale. Il avait, des années plus tôt, mis brutalement un terme à l’ancienne vie de Mal’akh ; il était normal, donc, que Solomon joue encore un rôle central pour son ultime métamorphose. Les horreurs et les souffrances que Solomon allait endurer ce soir étaient justes ! Peter Solomon n’était pas le saint homme que l’on imaginait.
Il avait sacrifié son propre fils !
Solomon avait soumis son fils, Zachary, à un choix impossible : la richesse ou la sagesse ?
Zachary avait fait le mauvais choix.
Et cette décision l’avait entraîné dans une spirale infernale.
Jusque dans les geôles de Soganlik.
Zachary Solomon était mort dans cette prison turque. Le monde entier connaissait cette histoire... mais ce qu’on ignorait, c’était que Peter Solomon aurait pu sauver son fils.
J’étais là, songea Mal’akh. J’ai tout entendu.
Cette nuit s’était gravée à jamais dans sa mémoire. La décision inhumaine de Peter Solomon avait conduit à la mort de son fils, Zach, mais aussi à la naissance de Mal’akh.
Certains doivent périr pour que d’autres vivent.
L’ambiance lumineuse changea de couleur. Il était tard... Mal’akh acheva ses préparatifs à la cave et remonta au salon. L’heure était venue de s’occuper des affaires du monde des mortels.
87.
Tout est révélé au trente-troisième degré ! songeait Katherine. Je sais comment transformer la pyramide !
Pendant qu’elle courait, cette pensée tournait en boucle dans sa tête...
La réponse était sous leurs yeux depuis le début.
Katherine et Langdon étaient désormais livrés à eux-mêmes ; ils traversaient l’annexe de la cathédrale au pas de course, en suivant les panneaux « cour intérieure », comme le leur avait conseillé le doyen.
Ils débouchèrent dans un jardin pentagonal, agrémenté d’une fontaine contemporaine en bronze. Les jets d’eau faisaient un vacarme assourdissant dans la caisse de résonnance des hauts murs. Puis Katherine s’aperçut que ce n’était pas la fontaine qui faisait ce chahut...
— Un hélicoptère ! s’écria-t-elle alors qu’un faisceau de lumière perçait la nuit. Vite. Sous les arches !
Le projecteur aveuglant fouilla la cour au moment où Langdon et Katherine s’engouffraient dans un passage voûté qui menait à la pelouse nord. Ils attendirent, tapis dans l’ombre, tandis que l’appareil amorçait un grand cercle au-dessus de la cathédrale.
— Galloway avait raison pour les visiteurs ! constata Katherine.
Mauvaise vue, ouïe fine.
Dans ses propres oreilles, elle n’entendait plus que le battement étourdissant de son sang.
— Par ici ! lança Langdon, en avançant dans le passage.
Le révérend Galloway leur avait donné une clé et décrit leur voie de retraite. Malheureusement, la route était coupée. L’hélicoptère éclairait la grande pelouse qui les séparait de leur destination finale.
— On ne peut pas traverser, s’inquiéta Katherine.
— Regardez... Là !
Langdon désigna une ombre informe qui peu à peu venait dans leur direction, de plus en plus vite, en s’étirant. Le motif était à présent immanquable : le fronton gigantesque de la cathédrale, flanqué de ses deux tours.
— Le bâtiment coupe le faisceau...
— Ils atterrissent de l’autre côté !
Langdon saisit la main de Katherine.
— Courez ! Courez !
*
À l’intérieur de la cathédrale, le doyen Galloway se sentait léger et alerte. Cela ne lui était pas arrivé depuis des lustres. Il rejoignit le transept et descendit la nef.
L’hélicoptère se posait sur le parvis ; il imaginait la lumière de ses projecteurs traverser la rosace de la façade, éclairant de mille feux son sanctuaire. Il se souvenait du temps où il voyait encore les couleurs. Curieusement, les ténèbres dans lesquelles il vivait désormais avaient éclairé bien des choses...
Je vois mieux à présent.
Galloway avait été appelé à Dieu jeune homme et, durant toute sa vie, il avait aimé son Eglise de tout son cœur. Comme nombre de ses frères prêtres qui avaient consacré leur vie entière à Dieu, Galloway était las. Toute cette existence à tenter de se faire entendre dans le tumulte de l’ignorance.
Qu’espérais-je ?
Des croisades à la politique américaine, le nom de Jésus avait été bafoué, perverti, trahi, pour mener toutes sortes de guerres iniques. Depuis la nuit des temps, l’ignorant avait toujours crié le plus fort, conduisant les masses, les soumettant à sa volonté. Les puissants justifiaient leurs désirs mégalomaniaques en citant les Écritures, sans en comprendre un traître mot. On prônait l’intolérance pour montrer la force de ses convictions. Et maintenant, après toutes ces années, l’humanité était parvenue à souiller tout ce qui était beau dans la parole de Jésus.
Ce soir, voir le signe de la Rose-Croix lui avait redonné espoir ; cela ravivait en lui le souvenir des manifestes rosicruciens qui l’avaient accompagné sa vie durant.
Chapitre I : Jehovah sauvera l’humanité en révélant aux hommes les secrets qu’il avait, jusqu’alors, réservés pour ses élus.
Chapitre IV : Le monde entier deviendra comme un livre ouvert ; il n’y aura plus aucune contradiction entre la science et la théologie.
Chapitre VII : Avant la fin du monde, Dieu fera jaillir un grand flot de lumière spirituelle pour alléger les souffrances de l’humanité.
Chapitre VIII : Mais avant que cette révélation soit possible, le monde devra se débarrasser des intoxications de son calice empoisonné, empli du vin frelaté de la fausse théologie.
L’Église s’était égarée depuis longtemps ; Galloway avait passé sa vie à tenter de la remettre dans le droit chemin. Et voilà que ce moment tant attendu était sur le point de se produire.
Les ténèbres, avant l’aube, sont toujours les plus épaisses.
*
L’agent Turner Simkins, perché sur le patin de l’hélicoptère, attendait que l’appareil se pose sur l’herbe couverte de givre. Il sauta au sol, aussitôt rejoint par ses hommes, et fit signe au Faucon noir de remonter pour surveiller les issues.
Personne ne sortira de ce bâtiment ! se promit-il.
Alors que l’hélicoptère reprenait de l’altitude, Simkins et son escouade montèrent au pas de charge l’escalier de la cathédrale. Au moment où les soldats s’apprêtaient à tambouriner à la porte, l’un des battants s’ouvrit.
— Oui ? fit une voix calme dans l’ombre. Simkins distinguait une vague silhouette, toute chétive et courbée. Il remarqua la soutane.
— Vous êtes le doyen Colin Galloway ?
— C’est exact.
— Je cherche Robert Langdon. Vous l’avez vu ?
Le vieil homme s’avança d’un pas, montrant à Simkins ses yeux laiteux.
— Cela tiendrait du miracle...
88.
Le temps presse !
L’analyste Nola Kaye avait déjà les nerfs en pelote. À son troisième café, elle eut l’impression que tout son corps était chargé d’électricité.
Aucune nouvelle de Sato !
Enfin, son téléphone sonna.
— Ici Nola ! annonça-t-elle en décrochant en toute hâte.
— Nola, c’est Rick Parrish de la Sécurité réseau.
Nola s’effondra dans son siège. Ce n’était pas Sato.
— Salut, Rick. Tu as un problème ?
— Non. Je voulais te donner une piste. Au service, on a des informations qui pourraient t’être utiles pour tes recherches.