— Quel lapin ?
Ludovic se contracta et ramena ses genoux contre son torse.
— Je devais avoir huit ou neuf ans. Un jour, mon père m’a amené dans son atelier, là où il stockait tous ses outils. Il y avait un lapin, qui s’était réfugié au fond d’un ancien conduit coudé. Un gros garenne. Moi, je pouvais passer dans le conduit pour le récupérer, pas mon père. Alors, il m’a ordonné d’y aller. C’est ce que j’ai fait. J’ai rampé à quatre pattes, et forcé l’animal à sortir de sa tanière. Mon père l’a attrapé par les oreilles. Le lapin saignait aux pattes arrière, il se débattait dans tous les sens. J’ai crié pour qu’il le relâche, mais… mon père était hors de lui. Il a pris une hache, et…
Il plaqua ses deux mains sur son visage, comme s’il venait de recevoir une giclée de sang.
— Cette scène… Jusqu’à l’hypnose, je ne m’en souvenais plus, Lucie. Elle était complètement sortie de ma tête.
— Elle y était plutôt enfouie. Si profondément que rien n’avait jamais réussi à la faire remonter à la surface. Dans ce film anonyme, tu as vu des lapins ?
— Non, non…
La flic ne comprenait toujours pas. Poignet avait décortiqué les images sans rien remarquer. Alors quoi ?
Ludovic s’empara maladroitement de sa bouteille d’eau et en but quelques gorgées.
— Tu l’as vu, le film. Raconte-moi tes découvertes. As-tu pu le confier à mon ami restaurateur ?
Lucie le fixa dans les yeux et murmura d’un coup :
— Claude Poignet est mort.
Les poings de Ludovic se serrèrent dans ses draps. Un long silence.
— Comment ?
— Il a été assassiné. Ceux qui ont agi étaient venus chercher la bobine.
Ludovic se leva et se lissa les cheveux vers l’arrière, d’un geste lourd. Il était au bord des larmes.
— Pas lui… Pas Claude… C’était un vieil homme paisible.
Ludovic se dirigea en tâtonnant vers une fenêtre en Plexiglas, le regard vide. Lucie put voir, sur le reflet de la vitre, qu’il pleurait.
— Je te garantis qu’on va retrouver les responsables. On va comprendre ce qui s’est passé.
Elle resta quelque temps avec lui et expliqua son début d’enquête. Elle alla jusqu’à raconter l’épisode de l’inconnu qui avait fouillé dans sa collection de films. Ludovic devait connaître toute la vérité.
— Je me sens si seul, Lucie…
— Les psychiatres vont t’aider.
— Je me fiche des psychiatres.
Il soupira.
— Pourquoi ça n’a pas marché, nous deux ?
— Ce n’est pas ta faute. Ça n’a jamais vraiment marché avec personne, de mon côté.
— Pourquoi ?
— Parce qu’il faut toujours que tôt ou tard, on me demande « pourquoi »…
Elle se sentait mal à l’aise, la chaleur lui tapait sur le système. Et ces odeurs de produits chimiques…
— L’homme avec qui je passerai ma vie devra me prendre telle que je suis là, maintenant. Et ne pas chercher à toujours ramener le passé au premier plan. À me questionner sur ceci, sur cela. Je suis flic parce que je suis flic, c’est comme ça, faut faire avec. Ce qui est passé est mort. Enterré, d’accord ?
Ludovic haussa les épaules.
— Allez, va. Tu as sûrement d’autres choses à faire.
— Je repasserai.
— Tu repasseras, c’est ça…
Il appuya son front contre la vitre. Tristement, Lucie sortit et aspira une grande goulée d’air pur. Elle s’en voulait d’être si rude avec lui, et avec tous les hommes en général. Mais c’étaient les stigmates de ses souffrances passées. Le premier homme qu’elle avait véritablement aimé les avait abandonnées bien trop violemment, ses filles et elle.
Elle regagna le SRPJ en cette fin de journée, boulevard de la Liberté, à une centaine de mètres du centre-ville lillois. Là-haut, les informations s’échangeaient à bon train entre l’OCRVP parisien, le SRPJ rouennais et les équipes de Lille. Pour l’heure, on en était aux mails et au téléphone. Les différentes données seraient bientôt intégrées aux fichiers informatiques, accessibles à tous les officiers. Des recoupements seraient faits, l’information circulerait au mieux. Toutes les chances devaient être du côté des forces de l’ordre.
Lucie pénétra dans le bureau de son commandant. Kashmareck discutait avec le lieutenant Madelin. Le jeune loup, vingt-cinq ans à tout casser, gueule de premier de la classe, venait de se farcir l’autopsie de Claude Poignet. La triple fracture de l’os hyoïde indiquait un étranglement, et la naissance de lividités — une accumulation de sang sur les points de pression entre le sol et le corps — sur le deltoïde et la hanche gauches, prouvait que Poignet était mort dans une position latérale : les assassins l’avaient laissé allongé au moins une demi-heure avant de le pendre.
Kashmareck vida sa tasse de café. Il carburait à la caféine comme d’autres à l’eau.
— Une demi-heure… Le temps de rembobiner le film, de fouiner un peu de manière à préparer leur mise en scène. Des tueurs avec du sang-froid, qui ne paniquent pas.
Lucie se plongea dans leurs réflexions :
— Donc Poignet n’est pas mort par pendaison, mais étranglé.
Le commandant s’empara d’une photo de l’atelier et désigna le plancher, dans un coin de la pièce.
— Oui, à cet endroit. On a retrouvé des gouttes de sang. Probablement un écoulement nasal dû à l’asphyxie. Quoi d’autre à l’autopsie ?
Madelin compulsa ses notes.
— Couteau pour l’ouverture de la poitrine, peu importe la lame, elle tranchait, ça c’est sûr. D’après le légiste, l’énucléation était très… professionnelle. Je lis : ouverture circulaire de la membrane translucide qui recouvre l’œil, section des muscles oculomoteurs puis du nerf optique, et enfin, retrait du globe oculaire. On n’est pas loin de l’acte chirurgical.
Le commandant acquiesça dans ce sens.
— Ça coïncide bien avec les données que je commence à recevoir de Rouen. Les crânes de ces cinq cadavres, sciés de manière professionnelle… Ce qui conforte la théorie des mêmes tueurs. Continue.
— Pour le reste… C’est technique, mais rien de bien probant. Des prélèvements sont partis à la toxico, au cas où. Mais je doute que Poignet ait été drogué.
— Bon. On lira tous le rapport. On attend la CR internationale du juge, la demande est en cours auprès des autorités belges pour la fouille chez Szpilman. Là-bas, on n’aura pas la main, eux dirigent, nous on regarde, mais c’est mieux que rien… Quoi d’autre ? Euh… On est en train de vérifier les numéros de téléphone canadiens que tu as fournis, Henebelle, pour s’assurer qu’on ne peut effectivement pas atteindre ton corbeau de Montréal.
Il se prit la tête dans les mains et souffla, un regard vers ses notes au marqueur, sur un tableau plus très blanc. Un labyrinthe de flèches.
— Madelin, épluche-moi les appels que Poignet a passés ou reçus les vingt-quatre dernières heures avant sa mort. Toi, Henebelle, tu files à côté. La scientifique a tiré des agrandissements des morceaux de pellicule que la victime avait à la place des yeux. Ramène les infos ici, vois ce qu’ils ont d’autre à raconter. Empreintes, indices… Je vais me rapprocher des gars qui s’occupent du voisinage, voir s’ils ont du neuf. Ce soir, on mélange tout dans un grand chapeau et on croise les doigts. Pour l’heure, il me faut du concret, de la matière, avant qu’on soit obligés de se mettre à réfléchir.
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