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Quand Sharko arriva sur la fameuse terrasse, il reçut un choc. Des gens habitaient sur le toit de l’immeuble, dehors et dans des cabanes de fer minuscules. Des lampions multicolores suspendus à des câbles dansaient telles des voiles de felouques. Des gens étaient assis dans des fauteuils ou allongés sur des matelas, à même le ciel. Des téléviseurs allumés perçaient la nuit naissante un peu partout. On se serait cru dans une espèce de fourmilière lumineuse à l’air libre, écrasée par la précarité. Nahed s’approcha de son oreille.

— Avant, la fine fleur de la société habitait ces immeubles de la rue Talaat. Des propriétaires terriens, des pachas, des ministres. Ces cabanes leur servaient à entreposer des denrées alimentaires, laver le linge ou loger les chiens. Après la révolution de 1952, tout a changé. Aujourd’hui, les sufragi, les anciens domestiques de l’époque, ont investi les locaux de l’immeuble et louent ces cabanes à des pauvres.

C’était difficile à croire, mais ces gens vivaient réellement dans des cabanons de moins de cinq mètres carrés, au beau milieu de la rue la plus commerçante du Caire. La misère n’était pas au sol ni dans le métro comme à Paris, mais sur les toits. Nahed pointa l’index vers le fond de la terrasse.

— Il est là-bas…

Des regards méfiants se tournèrent dans leur direction. Des hommes allongés, les yeux injectés, préparaient le « charbon », un caillou d’opium qu’ils chauffaient pour le glisser sous leur langue, alors que d’autres fumaient leur mouassel mélangé à du haschich dans leurs vieilles chichas. Des enfants jouaient aux dominos, d’autres étudiaient, les femmes cuisinaient. Sharko et Nahed abordèrent Atef Abd el-Aal, assis sur une chaise de paille face à la rue Talaat-Harb. Il portait un costume de bonne coupe, des chaussures cirées. Cheveux gominés et plaqués vers l’arrière, quarante-cinq ans à tout casser. Sa tasse de thé fumante reposait sur la rambarde en pierre blanche. Il ne se leva pas pour les saluer et envoya deux mots secs, que Sharko ne comprit pas. Alors, Nahed répliqua par une longue tirade en arabe, exposant la situation. Elle dit que l’homme à ses côtés était commissaire de police français, et voulait lui poser des questions au sujet de son frère, et d’une ancienne affaire criminelle présentant des similitudes avec un dossier en cours.

Atef plia soigneusement son journal sur ses genoux, détailla Nahed de la tête aux pieds et se mit à égrener lentement un chapelet d’ambre. Encore une fois, la traductrice joua les intermédiaires entre les deux hommes.

— Il ne veut plus parler de son frère.

— Dites-lui que juste avant de mourir, Mahmoud travaillait sur une affaire de meurtres. Trois jeunes filles, assassinées quatre mois avant sa propre mort. Demandez-lui s’il était au courant.

Atef garda le silence un instant, avant de parler.

— Il veut voir votre carte de police.

Sharko s’exécuta. Atef la fixa attentivement, fit courir son index sur les couleurs du drapeau français, avant de la redonner au commissaire. Puis il parla à nouveau.

— Il dit que son frère était très secret. Il ne parlait pas de ses enquêtes. C’est pour cette raison qu’Atef ne l’a jamais soupçonné d’appartenir aux réseaux extrémistes.

Sharko laissa errer son regard vers les lumières de la ville. L’air s’assainissait enfin, les Égyptiens retrouvaient leurs rues, leurs racines, le calme de leurs mosquées et de leurs églises.

— Emmenait-il ses dossiers criminels avec lui, parfois ? Vous viviez l’un à côté de l’autre, lui arrivait-il de travailler dans son appartement ?

— Il dit que non.

— Connaissez-vous Hassan Noureddine ? Est-il déjà venu chez vous ?

— Encore non… Vu la façon dont il répond, je crois qu’il ne sait rien.

Sharko sortit la photo d’une des victimes de sa poche et la planta devant le regard de l’Égyptien. Nahed lui jeta un coup d’œil courroucé, comprenant qu’il avait dû la dérober au commissariat alors qu’elle allait lui chercher des verres d’eau.

— Et elle ? grogna le flic. Elle ne vous dit rien non plus ? Ne me dites pas que votre frère ne vous a jamais montré son visage.

Atef détourna ses yeux couleur de miel en pinçant les lèvres. Il se leva et donna une poussade sur la poitrine du commissaire.

— Izhab mine houna ! Izhab mine houna ! Sawf attacilou bil chourta !

Il dévisagea Nahed et braqua son téléphone portable. Certains habitants de la terrasse tournèrent les yeux dans leur direction.

— Il nous ordonne de partir, sinon il va appeler la police. Laissez tomber, on n’en tirera rien.

Le flic hésita, il ne voulait pas lâcher le morceau. La réaction violente de l’Arabe cachait peut-être quelque chose. Atef s’approcha et le poussa encore, toujours aussi agressif.

— Izhab mine houna !

Sharko avait envie de lui coller son poing dans la figure, mais les hommes de la terrasse s’étaient levés et se rapprochaient dangereusement. Des Kabyles aux os fins, aux traits nerveux. Le ton montait. Sharko, qui s’était retourné vers les agresseurs potentiels, sentit soudain une main dans la poche arrière de son pantalon. Son regard croisa alors celui d’Atef. En une fraction de seconde, il comprit que l’homme lui avait enfoncé quelque chose dans la poche et lui demandait de garder le silence.

Sharko prit la main de Nahed.

— Allez, on s’en va.

Ils peinèrent à se frayer un passage. Ça jouait des coudes, des épaules, les yeux vrillés par l’opium s’obscurcissaient. Des tsss, tsss fusaient de partout. Ils filèrent rapidement par les escaliers. Nahed fulminait :

— Vous n’auriez pas dû voler cette photo ! Combien en possédez-vous, encore ?

— Quelques-unes.

— Soyez sûr que Noureddine s’en apercevra et en informera l’ambassade. Où avez-vous la tête ?

— Allez, avancez.

Nahed progressait devant lui. Sharko fouilla dans sa poche et trouva un papier. Tout en marchant, il déplia discrètement le morceau de feuille de journal et lut le texte écrit en français :

« Le Cairo Bar, quartier Tewfikieh, dans une heure. Venez sans être vu. Elle vous surveille. »

Il le rempocha immédiatement et considéra Nahed, plein de regrets. Dans ses habits fins, elle oscillait merveilleusement en dévalant les marches. Et elle le trahissait. Lorsqu’ils arrivèrent dans la rue et se mirent à la longer, la jeune femme ôta son voile, qu’elle abandonna sur ses épaules. Sharko la dévisagea.

— C’est très curieux. Sans le voile, vous changez complètement de visage. La créature mystérieuse, ambiguë, retrouve soudain le teint clair de la femme moderne. Combien de personnalités se cachent en vous, Nahed ?

— Une seule, commissaire…

Elle parut rougir, chercha ses mots.

— Et maintenant, que fait-on ?

Sharko remarquait de plus en plus son manège. Depuis le billet d’Atef, tout paraissait bien plus clair. Le choix de Nahed de l’aider en dépit des risques avec son supérieur. Les coordonnées et les détails sur Mahmoud Abd el-Aal, qu’elle avait réussi à obtenir… On lui laissait du mou en le surveillant. Pour l’heure, il décida de la jouer tranquille, il aurait bien le temps de l’interroger plus tard.

— Je crois que je vais rentrer, me doucher et me coucher. Ça a été une très longue journée depuis mon réveil en France, ce matin.

— Vous n’avez même pas dîné. Je vous invite dans un petit restaurant typique de Mohandessine, au bord du Nil. On y sert de l’excellent poisson et du vin suisse, et non français.