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Elle voulait le retenir le plus longtemps possible. Sharko en vint à penser qu’elle lui avait sans doute traduit des propos erronés sur la terrasse, ou même au commissariat. Comme Hassan Noureddine, elle contrôlait le terrain, et il ne pouvait strictement rien faire. Qui était derrière tout cela ? La police ? L’ambassade ? Dans quel nid de guêpes s’était-il fourré ?

— J’aurais adoré, mais je n’ai pas faim, merci… Trop chaud, trop crevé, trop piqué par les moustiques.

Il sortit un plan récupéré à l’hôtel.

— Je pourrai retrouver mon hôtel seul, il est juste derrière. Donnons-nous rendez-vous demain à 10 heures devant le commissariat, qu’en pensez-vous ? Le temps ne presse plus vraiment. Les portes se ferment les unes derrière les autres, et je me suis mis dans la tête que j’allais rentrer bredouille. Cette affaire n’est pas la mienne.

Elle baissa les yeux, apparemment peinée. Sharko eut bien envie de lui arracher la langue. Une sacrée simulatrice.

— Très bien, concéda-t-elle… À demain, alors.

Avant qu’il s’en aille, elle rajouta :

— Ce gros porc de Nourredine n’a jamais posé la main sur mon corps. Il ne le fera jamais.

Leurs chemins se séparèrent. Sharko la laissa s’éloigner, et il la vit se retourner, plusieurs fois. Cela confirmait ses doutes. Il marcha alors lentement vers la rue Tharwat, qui croisait à angle droit la rue Mohamed-Farid. Mais juste après avoir bifurqué, il avait disparu en courant dans une voie prise au hasard.

Le bon chien-chien venait de casser sa laisse.

À présent, Le Caire et sa nuit brûlante lui appartenaient.

Il en éprouva une satisfaction sans limites.

21

Dans le département informatique de la police scientifique, à deux pas de la brigade, Lucie tenait entre ses mains les agrandissements des morceaux de pellicule retrouvés à la place des yeux de Claude Poignet. Deux surfaces de papier glacé, au grain sale, en noir et blanc. Les images étaient presque identiques. On voyait, dans une position un peu bancale, comme si la caméra avait été renversée, le bas d’un jean et une pointe de chaussure que Lucie n’avait pas remarqués la première fois. L’arrière-plan était plongé dans la pénombre, mais on devinait les pieds d’une table, ainsi qu’un mur. Le sol était un plancher.

— C’est bien des chaussures de type rangers ?

Lucie s’adressait au technicien assis devant son ordinateur, à ses côtés. Julien Marquant, la quarantaine passée, était l’un des photographes de scène de crime. À chaque homicide, il offrait aux officiers le pire sur papier glacé. Certains photographiaient des top models, lui c’étaient les morts. Têtes de suicidés explosées au calibre 22, noyés gonflés d’eau, pendus… Julien était un excellent photographe dont le talent resterait dans les tiroirs de la police. Vu l’heure tardive, il était la personne la plus à même d’éclairer la brigade sur le sujet.

— Ça y ressemble.

Il lui montra les clichés qu’il avait lui-même tirés chez la victime. Notamment ceux du sang retrouvé sur le sol du laboratoire, à l’étage. Lucie fit un rapprochement qui lui semblait à présent évident :

— C’est chez lui… Chez Claude Poignet. Il possédait des caméras, des pellicules. Le film a été tourné dans sa propre maison. Merde…

— Oui. Les deux images retrouvées dans les yeux étaient en négatif, elles provenaient d’une pellicule originale, et non d’une copie qu’on tire, la plupart du temps, en positif.

Lucie regrettait de ne pas avoir réagi avant. Poignet lui avait expliqué ces histoires de tirages positifs et négatifs, d’original et de copie. Julien Marquant tapota de l’index sur les photos.

— Vous voulez mon sentiment ? Je crois que ce sont les tueurs qui ont tenu la caméra. Ils ont dû, je ne sais pas… la positionner juste à côté du corps gisant de la victime. Comme pour capturer les dernières images qu’elle a vues avant de mourir.

Lucie eut un frisson en fixant les photos. Les ultimes secondes de vie de Poignet se trouvaient face à elle, sous ses yeux. Le pauvre homme était parti avec ces images-là… Celles d’un inconnu chaussé de rangers qui le regardait mourir, tandis qu’un autre l’étranglait.

— Comme si… Claude Poignet était lui-même la caméra. Ces salauds voulaient aller à l’intérieur de lui.

— Exactement. Vous l’avez dit, la victime possédait un labo de développement, une vieille caméra 16 mm, des bobines de pellicule vierge. Les assassins en ont profité. Ils ont filmé, puis ils sont allés en chambre noire et ont trempé dans le bain de révélateur les images qui les intéressaient. Ensuite, ils les ont découpées pour les placer dans les globes oculaires de la victime. L’opération, très technique, a dû prendre une bonne heure.

Lucie serra les lèvres. Ces deux malades ne s’étaient pas contentés de récupérer la bobine, ils avaient élaboré un scénario digne d’un film d’horreur, allant même jusqu’à donner à la police du grain à moudre. Des individus réfléchis, organisés, tellement sûrs d’eux qu’ils s’étaient permis de traîner sur les lieux du crime pour « jouer ». Lucie mit à plat ses pensées :

— Ils nous offrent bien gentiment deux éléments. La position exacte du corps avant qu’il soit pendu, et les chaussures. Des rangers… ça confirme que celui qui est allé chez Szpilman et celui qui a participé au meurtre de Poignet n’est qu’un seul et même individu. Un militaire, peut-être ?

— Ou quelqu’un qui cherche à se faire passer pour un militaire… Ou ni l’un ni l’autre, n’importe qui peut avoir des rangers chez lui. J’ajouterais surtout qu’ils s’y connaissent en cinéma. L’un d’eux sait filmer, ôter une pellicule d’une caméra en chambre, développer. Croyez-moi, sans aucune notion, vous ne sauriez même pas mettre en marche ces vieux engins.

— Les pros des empreintes n’ont rien découvert dans la chambre noire, hormis les paluches de la victime. Il va falloir renvoyer des hommes là-bas, en s’intéressant au matériel, aux caméras. Les meurtriers ont certainement abandonné de leur ADN, surtout si l’œil a été en contact avec le viseur. Ils ont dû commettre des erreurs, forcément. On ne joue pas comme ça avec la mort…

Elle embarqua les clichés et le remercia. Dans la rue, elle marcha lentement, en pleine réflexion. Après le comment, le pourquoi. Pourquoi les assassins avaient-ils laissé ces images à la place des yeux ? Que cherchaient à démontrer ces sadiques ?

Plongée dans ses questions purement psychologiques, elle songea à Sharko, ce drôle de bonhomme rencontré à la sauvette devant la gare du Nord. Serait-il capable de trouver la réponse, avec ses connaissances, ses années dans le métier ? Serait-il meilleur qu’elle face à cette scène de crime particulièrement corsée et insolite ? Elle bouillait d’envie de lui parler de ce nouvel homicide, de voir comment il s’en sortirait, du haut de sa cinquantaine d’années.

Par association d’idées, Lucie tenta de faire le rapprochement avec l’affaire de Gravenchon. Là-bas aussi, les victimes avaient été énucléées. Un médecin, quelqu’un du métier, d’après les paroles de Sharko. À présent, se rajoutait la compétence de « cinéaste ». Le profil s’affinait, même si rien de précis ne se dégageait vraiment. Pourquoi le vol des yeux ? Quelle importance revêtaient-ils pour celui qui les dérobait ? Qu’en faisait-il ensuite ? Les conservait-il, comme un trophée ? Lucie se rappelait aussi cette obsession de la rétine, de l’iris, dans le court métrage. Le coup de scalpel sur la cornée, les palpitations de paupières… Elle se souvint également de la remarque de Poignet : « L’œil n’est qu’une vulgaire éponge qui capte l’image. »