— Whisky, s’il vous plaît…
Le barman le toisa avec un peu trop d’insistance avant de lui servir son verre. Sharko fut immédiatement abordé par la droite. Bonjour les préliminaires ! Le type avait une vingtaine d’années, la peau brune, les cheveux coupés à la manière d’un conscrit. Il avait noué autour de son cou un foulard rose passé sous une chemise jaune. Il lui souffla à l’oreille :
— Koudiana ou barghal, « s’il te plaît » ?
— Rien du tout. Fiche-moi la paix, « s’il te plaît ».
Le flic s’empara de son verre — on servait ici des doses de cheval — et partit s’asseoir dans un coin. Il détailla les clients, remarqua les manières des riches en costumes griffés et chaussures importées, à l’affût, et les pauvres, beaucoup plus efféminés, d’une beauté étourdissante dans leurs vêtements modestes. Le sexe ou la prostitution devaient être, ici comme ailleurs, un moyen de s’arracher à la misère, le temps d’une nuit et de quelques billets échangés. On se saluait à l’égyptienne, quatre bises et mains qui se tapotent le dos, on ne s’embrassait pas encore sur la bouche mais les intentions y étaient. Sharko porta son verre à ses lèvres dans un soupir quand une voix lui parvint, par-derrière :
— Je ne le boirais pas, à votre place. On dit qu’un jeune peintre a perdu la vue ici, après avoir absorbé ce whisky. Le patron, l’Anglais, fabrique lui-même son alcool pour doubler les bénéfices. C’est monnaie courante dans les vieux cafés du Caire.
Atef Abd el-Aal s’installa à ses côtés. Il claqua des mains et indiqua « deux » à la serveuse. Sharko posa son whisky avec une grimace, sans y avoir touché.
— Vous parlez sacrément bien le français.
— J’ai longtemps fréquenté un ami de votre pays. Et je travaille avec beaucoup de vos compatriotes installés à Alexandrie. Les Français sont très forts en affaires.
Il se courba par-dessus la table. Il avait souligné ses yeux d’un trait de khôl, peigné en arrière ses cheveux fins. Ses pupilles étaient subtilement congestionnées par l’effet du haschich, probablement consommé avant d’arriver au bar.
— Personne ne vous a suivi ?
— Non.
— Il n’y a qu’ici où nous serons tranquilles. La police ne descend jamais, certaines personnes autour de nous sont de puissants hommes d’affaires et tiennent le quartier. Maintenant que la police sait que nous nous sommes vus sur la terrasse, elle va me surveiller. Je suis passé par les toits pour sortir de chez moi.
— Pourquoi vous surveiller ? Et pourquoi me surveiller, moi ?
— Pour éviter que vous mettiez votre nez là où il ne faut pas. Remettez-moi le papier que je vous ai écrit sur la terrasse. Je ne veux laisser aucune trace de notre rencontre dans cet établissement.
Sharko obtempéra et hocha le menton vers les gueules enfoncées dans la pénombre :
— Et ces gens, autour ? Ils nous ont vus ensemble.
— Ici, nous nous tenons à l’écart de la loi et des règles sociales. Nous nous connaissons sous des prénoms féminins, nous avons nos codes, notre langage. Le seul but de nos rencontres est la wasla, la pratique homosexuelle entre les koudiana, les soumis, et les barghal, ceux qui dominent. Nous nierons toujours avoir vu l’un des nôtres ici, quoi qu’il advienne. C’est la règle.
Sharko avait l’impression de s’enfoncer dans les entrailles inconnues et secrètes de la cité, au même rythme que la nuit.
— Expliquez-moi plus précisément la raison de votre venue en Égypte, dit Atef.
Sharko retraça l’histoire dans les grandes lignes, sans dévoiler les éléments confidentiels du dossier. Il parla sans entrer dans les détails des corps découverts en France, des similitudes dans le mode opératoire avec les jeunes victimes égyptiennes, du télégramme envoyé par son frère. Atef eut l’air sombre d’un djinn. Son regard s’était voilé.
— Vous pensez réellement que ces deux histoires si lointaines dans le temps et l’espace sont liées ? Quelles preuves avez-vous ?
— Je ne peux rien vous dire. Mais je sens qu’on me cache des choses, qu’il manque des papiers au dossier. J’ai les pieds et les poings liés.
— Quand repartez-vous ?
— Demain soir… Mais je vous garantis que s’il le faut, je reviendrai en touriste. Je retrouverai les familles de ces pauvres filles, je les interrogerai.
— Vous vous acharnez. Pourquoi le sort de misérables Égyptiennes mortes il y a si longtemps vous intéresse-t-il ?
— Parce que je suis flic. Parce que le temps qui passe ne doit pas éteindre la fureur d’un crime.
— De belles paroles de justicier…
— Je suis juste un père et un mari. Et j’aime aller au bout des choses.
La serveuse apporta deux bières d’importation et des mezzés chauds. Atef invita Sharko à se servir et parla à voix basse :
— Vous vous retrouvez pieds et poings liés parce que tout le système policier égyptien est corrompu. Dans leurs rangs, ils prennent des pauvres, des ignorants dont la plupart viennent de la campagne ou de la Haute-Égypte, pour qu’ils ne s’opposent pas au système. On leur donne à peine de quoi survivre afin qu’ils soient obligés eux-mêmes de se corrompre. Ils fournissent de faux papiers contre de l’argent, rançonnent les chauffeurs de taxi, les restaurateurs, menacent de faire sauter leur licence. Du Caire à Assouan, la violence policière fait partout parler d’elle. Il y a encore quelques années, ils nous condamnaient pour homosexualité. On morflait dans leurs geôles, croyez-moi. Avec moins de trois cents livres par mois pour vivre, trente de vos euros, ils deviennent le système. La moitié des policiers de ce pays ignorent ce pour quoi ils agissent. On leur dit de réprimer, ils répriment. Mais mon frère n’était pas de cette trempe-là. Il avait les valeurs des hommes du Saïd. La fierté, le respect.
Atef sortit une photo de son portefeuille et la tendit à Sharko. On y voyait un homme droit, jeune, solide dans son uniforme. Il rayonnait de cette beauté farouche des peuples du désert.
— Mahmoud a toujours rêvé d’être policier. Avant son admission, il s’était inscrit à la maison de jeunesse d’Abdine pour faire de la musculation, il voulait être au niveau des épreuves de gymnastique de l’école de police. Il a obtenu quatre-vingt-dix pour cent au bac. Il était brillant. Il y est parvenu, sans argent, sans pots-de-vin. Il n’a jamais été extrémiste, il n’avait rien à voir avec cette gangrène. Il s’agissait d’un coup monté pour le faire disparaître.
Sharko posa délicatement la photo sur la table.
— Un coup monté par la police, vous voulez dire ?
— Oui. Par ce fils de chien de Noureddine.
— Pourquoi ?
— Je n’ai jamais su pourquoi. Jusqu’à aujourd’hui, où je comprends enfin, grâce à vous, que tout était lié à cette fameuse enquête. Ces filles assassinées sauvagement…
Atef regardait dans le vague, vers sa canette de bière. Ainsi maquillé, il dégageait une sensualité toute féminine.
— Mahmoud s’acharnait sur cette histoire. Dans son appartement, il ramenait toujours ses dossiers, ses photos, ses notes personnelles. Il m’avait confié que l’affaire avait été vite classée, et que ses supérieurs l’avaient placé sur autre chose. Ici, enquêter trop longtemps sur le meurtre de pauvres gens ne rapporte pas d’argent, vous comprenez ?
— Je commence à comprendre, en effet.