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— Mais Mahmoud, il continuait à mener sa barque, discrètement. Quand la police est venue fouiller après la découverte de son corps carbonisé, elle a tout récupéré. Et maintenant, vous m’apprenez que ces éléments n’existent plus. Quelqu’un avait intérêt à ce qu’ils disparaissent.

Au moindre bruit, Atef observait autour de lui. La fumée dégagée par les chichas troublait les visages, assombrissait les gestes osés. Des hommes sortirent. Dans cet endroit, on rentrait seul mais on repartait en couple, pour une nuit mouvementée.

Sharko but une gorgée de bière. L’ambiance était à l’image de la situation : tendue.

— Et votre frère ne vous avait rien dit ? Des détails ? Des points communs entre les filles assassinées ?

L’Arabe secoua la tête.

— C’est loin, commissaire. Et à me parler de cette histoire à demi-mots, vous ne m’aidez pas vraiment.

— Dans ce cas, je vais vous rafraîchir la mémoire.

Sharko étala les photos des victimes sur la table. Cette fois, il raconta précisément ce que Nahed lui avait traduit dans le bureau sans climatisation du commissariat. La découverte des corps, les éléments précis du rapport d’autopsie. Atef écoutait attentivement, il ne touchait ni à sa boisson, ni aux mezzés.

— Ezbet-El-Naghl, le quartier des chiffonniers… répéta-t-il. Maintenant que vous le dites. Oui, je crois bien que mon frère y était allé pour son enquête. Puis Shoubra… Shoubra… Les cimenteries. Tout cela me dit vaguement quelque chose.

Il ferma les yeux quelques secondes, les rouvrit, s’empara d’une photo et l’observa avec attention.

— Je crois que mon frère était persuadé de l’existence d’un lien entre ces filles. Les crimes étaient trop rapprochés dans le temps, trop similaires pour que le tueur agisse au hasard. L’assassin avait forcément un plan, un chemin à suivre.

La gorge de Sharko se serrait de plus en plus. Mahmoud avait senti le tueur, il avait agi comme il fallait, partant du principe qu’un assassin frappait rarement au hasard. Un véritable enquêteur à l’européenne, le seul sans doute dans cette gigantesque ville.

— Quel plan ?

— Je l’ignore. Mon frère ne me révélait pas grand-chose, à moi, parce que… je n’aimais pas ce qu’il faisait. Mais je sais à qui il aurait pu en parler plus précisément.

— Qui ?

— Mon oncle. Celui qui nous a sortis de la misère, il y a si longtemps. Ils étaient très liés, tous les deux, et se racontaient beaucoup de choses.

Derrière eux, les bouteilles d’alcool circulaient, l’ambiance chauffait. Les mains se rapprochaient, les doigts caressaient les poignets, signifiant le désir. Sharko se pencha par-dessus la table :

— Allons voir votre oncle.

Atef hésita longuement.

— Je veux bien vous aider, pour la mémoire de mon frère. Mais j’irai seul. Je préfère rester prudent et ne pas m’afficher partout avec vous. Retrouvons-nous demain, devant la citadelle de Saladin qui domine la cité des morts, une heure trente après l’appel à la prière. À 6 heures du matin, au pied du minaret de gauche. J’y serai avec vos informations.

Atef engloutit la moitié de sa bière.

— Je reste encore un peu. Partez maintenant. Et surtout…

Sharko prit finalement son verre de whisky et le vida d’un trait.

— Je sais, pas un mot. À demain.

Une fois dehors, le flic se perdit volontairement dans les rues du Caire, porté par les flots humains, les couleurs, les odeurs.

Il tenait peut-être une piste.

La température avait chuté d’une dizaine de degrés. Le flic ne voulait pas rentrer dans sa petite chambre morte et affronter l’intérieur de sa tête. La cité le portait, le guidait dans ses tourbillons de mystères. Il découvrit des cafés improbables, cachés entre deux immeubles, des fumeries de narguilés, éclairées par des lampions où se faufilaient des porteurs de braise, il croisa des vendeurs ambulants de portefeuilles en skaï et mouchoirs en papier, plongea dans des ambiances dont il n’aurait même pas soupçonné l’existence. Il fuma et but sans se soucier de l’eau avec laquelle le thé était fait, sans craindre la tourista. Quelque part, dans Le Caire islamiste, emporté par l’ivresse, il assista à la mise à mort de trois jeunes taureaux, qu’on égorgea en pleine rue, que des bouchers mirent en pièces avant d’en emballer les morceaux dans des poches prêtes à être distribuées. Au cœur de la nuit, des vagues humaines déferlèrent, des pauvres, des enfants pieds nus, des femmes voilées de noir, devant un riche en costume qui leur distribuait des tracts politiques. On leur jetait les sacs de viande avec une publicité, ça jouait des coudes, ça hurlait. Toute la ville vibrait comme un seul homme.

Dans son euphorie, Sharko eut brusquement un haut-le-cœur et plissa les yeux. Là-bas, à l’écart de la foule, un homme, plongé dans l’obscurité, avec sa moustache, un couvre-chef qui ressemblait à un béret.

Hassan Noureddine.

L’homme fit un pas de côté et disparut dans une rue.

Le Français voulut se frayer un passage dans sa direction, mais les flots humains le chahutèrent. Il fendit la foule de force, et se mit à courir après avoir traversé la marée de bras. Quand il parvint sur place, l’inspecteur principal avait disparu. Il avança encore dans des ruelles désertes, tourna dans tous les sens, jusqu’à finalement s’arrêter, seul au milieu des habitations silencieuses.

On le suivait. Même ici. Qu’est-ce que cela signifiait ?

Et s’il avait juste rêvé ? Si cette silhouette n’avait été qu’une vision, comme Eugénie ?

Sharko fit demi-tour. L’air, ici, paraissait glacé. Ce silence, cette obscurité, la noirceur des façades. Il accéléra et retrouva enfin l’agitation de la grand-rue. Ailleurs, les bourdonnements s’intensifiaient, les chants inimitables des femmes emplissaient l’air, au rythme des castagnettes qui claquaient et des tambours tabla. Sharko était en Égypte, il découvrait ces gens si simples qu’ils buvaient dans un même verre à table, qu’ils vivaient dehors et cuisaient leur pain sur le trottoir.

Mais au milieu de cette liesse, un monstre avait frappé.

Une goule sanguinaire, qui avait bondi de quartier en quartier pour répandre les ténèbres.

C’était il y a plus de quinze ans.

Seul dans la chambre 16 qui donnait sur la rue Mohamed-Farid, roulé à l’égyptienne dans ses draps à cause des moustiques, Sharko écrasa ses mains sur ses oreilles. Eugénie propulsait de la sauce cocktail partout sur les murs en le disputant. Elle ne voulait plus de cadavres, d’horreurs, elle pleurait et se tirait les cheveux dans des hurlements stridents. Et dès que Sharko sombrait, croulant de fatigue, elle claquait des mains, et il sursautait, encore.

— Tous ces gens te surveillent. On nous épie, mon Franck, par la fenêtre, par le trou de la serrure. Ils nous suivent, reniflent nos odeurs. On doit rentrer chez nous avant qu’ils nous fassent du mal. Tu voudrais qu’on me torture comme Éloïse et Suzanne ? Rappelle-toi Suzanne, nue, le ventre bien rond, ligotée sur une table de bois. Ses cris, elle te suppliait, Franck. Elle te suppliait… Pourquoi n’as-tu pas été là pour la sauver ? Pourquoi, mon Franck ?

L’aire de Wernicke du cerveau de Sharko palpitait. Il se leva, jeta un œil dans la rue. Il vit le dessus de crânes, des robes blanches qui oscillaient dans l’air épais. Aucune trace du gros flic étoilé. Puis il vérifia que la porte et les volets étaient bien fermés. La paranoïa restait, s’incrustait dans sa chair, et Eugénie refusait toujours de partir. À bout de force, le policier schizophrène se précipita vers le petit réfrigérateur, récupéra tous les glaçons qu’il lança dans la baignoire. Enfermé dans sa salle de bains, il fit couler l’eau la plus froide et s’enfonça sous la surface, le souffle coupé, le corps glacé. Les hauts bords d’émail dressèrent des remparts familiers, qui le rassurèrent. Le monde sembla alors se rétracter sur son corps, et tout broyer autour.