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Il finit par s’endormir dans la baignoire vidée, recroquevillé et tremblant comme un vieux chien, seul, si loin de chez lui, avec ses fantômes intérieurs. Il tenait contre son torse la petite locomotive Ova Hornby à l’échelle O, avec son wagonnet noir pour bois et charbon.

Une larme avait roulé sur sa joue.

23

Le Ring de Bruxelles, encombré en permanence, délestait ses ultimes travailleurs à la périphérie de la ville. À cause des fortes chaleurs de ces derniers jours, un voile jaunâtre ternissait le ciel, malgré les différents plans antipollution. Armés de leur GPS, Lucie et son commandant arrivèrent sans problème à la clinique universitaire Saint-Luc, située dans la banlieue de la capitale belge. Avec leur environnement arboré, les bâtiments à l’architecture linéaire et soignée donnaient un sentiment à la fois de paix et de force. À ce qu’avait compris Kashmareck, la clinique assumait, en parallèle à son rôle d’hôpital, des missions de haute spécialisation, soutenues par une infrastructure technologique de pointe. Entre autres, elle se chargeait des activités de neuromarketing. En gros, il s’agissait de mieux comprendre les comportements des consommateurs grâce à l’identification des mécanismes cérébraux intervenant lors d’un achat.

Georges Beckers attendait les policiers au département d’imagerie médicale, dans les sous-sols de l’hôpital universitaire. L’homme, petit et bouffi, arborait une figure joviale, avec son collier de barbe blonde et ses grosses joues. Rien ne laissait présager qu’il était une pointure en termes de neuro-imagerie cérébrale, à condition qu’il puisse y avoir un archétype du chercheur. Il leur expliqua brièvement que son département permettait, après les consultations médicales, l’utilisation des scanners à des fins publicitaires, moyennant finances. Activité strictement interdite sur le territoire français.

Alors qu’ils marchaient dans les couloirs, le commandant de police orienta le propos sur leur affaire.

— Quand avez-vous connu Claude Poignet ?

Beckers répondit avec un parfait accent belge :

— Voilà une dizaine d’années, lors d’un colloque à Bruxelles sur l’évolution de l’image depuis le siècle des lumières. Claude s’intéressait beaucoup à la manière dont l’image se véhiculait à travers les générations. Par le livre illustré, le film, la photographie, la mémoire collective aussi. Je m’y rendais pour la science, et lui pour le cinéma. Nous avons tout de suite sympathisé. C’est moche, ce qu’on lui a fait.

Les deux flics acquiescèrent.

— Vous le rencontriez souvent ?

— Je dirais deux ou trois fois par an. Mais nous communiquions régulièrement par e-mail ou téléphone. Il suivait mes travaux sur le cerveau de près et m’a beaucoup appris sur le cinéma.

Au bout du couloir, ils s’arrêtèrent le long de larges vitres. De l’autre côté, reposait un cylindre, situé au milieu d’une pièce blanche. Devant le scanner, se tenait une espèce de table sur rails, bardée d’un cerceau qui devait maintenir la tête.

— Ce scanner est l’une des machines les plus haut de gamme qui existe. Trois teslas de champ magnétique, acquisition d’une représentation du cerveau toutes les demi-secondes, puissant système d’analyse statistique… Vous n’êtes pas claustrophobe, commandant ?

— Non, pourquoi ?

— Dans ce cas, c’est vous qui irez dans le scanner, si vous le voulez bien.

Le visage de Kashmareck s’assombrit.

— On est surtout venus pour le film. Au téléphone, vous sembliez avoir découvert quelque chose.

— En effet. Mais les meilleures explications sont dans la démonstration. La machine est libre ce soir, autant en profiter. Une séance d’IRMF dans un engin à plusieurs millions d’euros, ce n’est pas tous les jours qu’on peut se l’offrir.

L’homme semblait assoiffé de science et brûlait d’envie d’utiliser ses petits jouets. Quelque part, Kashmareck allait servir de cobaye et probablement nourrir les statistiques dont étaient friands tous les chercheurs. Lucie tapa sur l’épaule de son chef et lui fit un sourire.

— Il a raison. Rien de tel qu’un bon bain de rayons.

Le commandant émit un grognement et se plia au protocole. Beckers lui fournit les explications :

— Avez-vous déjà vu le fameux film ?

— Pas encore eu le temps, on vient de le télécharger sur nos ordinateurs. Mais ma collègue m’a expliqué son contenu dans la voiture.

— Très bien, ce sera l’occasion pour vous de le visionner. Mais vous le ferez à l’intérieur du scanner. Mon assistant vous attend. Pas d’appareil dentaire, de piercing ?

— Euh… Si…

Il regarda Lucie, hésitant.

— Là, sur mon nombril…

Lucie porta sa main à sa bouche pour ne pas rire. Elle se tourna et fit mine d’observer les appareils, tandis que le scientifique continuait à expliquer :

— Vous l’ôterez. On va vous installer et vous passer des lunettes qui sont en fait deux écrans pixélisés. Durant la diffusion du court métrage, les appareils enregistreront votre activité cérébrale. Je vous en prie…

Kashmareck soupira.

— Si ma femme savait, bon Dieu !

Le flic s’éloigna et rejoignit un homme en blouse, en contrebas. Lucie et le chercheur se dirigèrent dans une sorte de salle de commandement, bardée d’écrans, d’ordinateurs et de boutons colorés. On aurait dit l’intérieur de l’Enterprise du film Star Trek. Alors qu’on installait Kashmareck, Lucie posa la question qui lui brûlait les lèvres :

— Que va-t-il se passer ?

— Nous allons visionner le film en même temps que lui, mais directement, à l’intérieur de son cerveau.

Beckers s’amusa de l’étonnement qu’il provoqua chez son interlocutrice.

— Aujourd’hui, chère lieutenant, nous sommes en voie de percer d’importants mystères du cerveau, notamment en ce qui concerne l’image et les sons. Le plus vieux tour de cartes du monde, celui de la divination, est sur le point d’être rangé au fond du grenier.

— C’est-à-dire ?

— Si vous montrez une carte à jouer à votre collègue alors qu’il est sous ce scanner, je suis en mesure de la deviner rien qu’en regardant l’activité de son cerveau.

En bas, le commandant s’allongeait sur la table, pas très rassuré. L’assistant venait de l’affubler d’étranges lunettes aux montures carrées et aux verres opaques.

— Vous êtes en train de me dire que… vous pouvez lire dans les pensées des gens ?

— Disons que ce n’est plus une chimère. Aujourd’hui, nous sommes capables de projeter sur des écrans des pensées visuelles simples. Lorsque vous voyez une image particulière, des milliers de petites zones du cortex visuel, que nous appelons des voxels, s’allument et identifient de manière presque unique l’image concernée. Grâce à des traitements mathématiques complexes, nous sommes ainsi en mesure d’associer une image à une cartographie cérébrale, et nous enregistrons le tout dans une base de données. Ainsi, à n’importe quel moment, nous pouvons utiliser le système dans l’autre sens : à chaque ensemble de voxels visualisé par l’IRMF correspond en théorie une image. Si celle-ci est dans notre base, nous sommes capables de la restituer, et donc… d’afficher vos pensées.