— Stupéfiant.
— N’est-ce pas ? Malheureusement, notre unité la plus fine, le voxel, vaut cinquante millimètres cubes et contient déjà environ cinq millions de neurones. Malgré la puissance de notre scanner, c’est comme si on voyait la forme d’une ville depuis le ciel, sans pouvoir deviner l’organisation de ses rues ou l’architecture de ses bâtiments. Mais c’est déjà un pas gigantesque. Depuis qu’un scientifique génial a eu l’idée, voilà quelques années, de faire boire du Coca-Cola et du Pepsi à des témoins dans un scanner, il n’y a plus de limites. On leur a bandé les yeux et demandé quel soda ils préféraient avant de le faire goûter. La plupart répondaient le Coca-Cola. Mais dans cette expérience en aveugle, ces mêmes personnes répondaient préférer au goût le Pepsi. Le scanner nous a montré qu’une zone dans le cerveau, appelée putamen, réagissait davantage pour le Pepsi que pour le Coca-Cola. Le putamen est le siège des plaisirs immédiats, instinctifs.
— Donc, la campagne de pub de Coca-Cola fait que les gens croient le préférer, alors qu’au fond, leur organisme préfère le Pepsi.
— Exactement. Nos scanners sont aujourd’hui assaillis par toutes les grandes firmes de publicité. Le neuromarketing permet d’accroître la préférence de marques, de maximiser l’impact d’un message publicitaire et d’en optimiser la mémorisation. Nous avons pu mettre en évidence les zones du cerveau impliquées lors du processus d’achat, comme l’insula, qui est l’aire de la douleur et du prix, le cortex préfontal médian, le putamen ou le cunéus. Bientôt, il suffira qu’une pub entre simplement dans votre champ visuel ou sonore pour que vous soyez impactés. Même si vos yeux, vos oreilles n’y prêtent pas attention, elle sera étudiée de telle sorte à stimuler les circuits de mémorisation et les processus d’achats.
— C’est effroyable.
— C’est l’avenir. Que faites-vous lorsque vous êtes fatiguée, chère lieutenant ? La vie est de plus en plus contraignante, éreintante. Vous vous réfugiez chez vous, derrière vos écrans, et vous vous détendez. Vous ouvrez votre cerveau à l’image, tel un robinet, avec une conscience amoindrie, presque endormie. C’est à ce moment que vous devenez une cible parfaite, et que l’on vous injecte tout ce que l’on veut dans la tête.
C’était à la fois ahurissant et horrible. Un monde gouverné par l’image et le contrôle des inconscients, sans passer par la barrière rationnelle. Pouvait-on encore parler de liberté ? À voir tous ces outils perfectionnés agir sur les cerveaux, Lucie repensa au fantasme de l’optogramme : on était en plein dans le sujet, loin d’être si fantasmagorique, après tout.
— Donc, je ne me trompe pas si je dis qu’une image peut laisser une empreinte dans le cerveau ?
— C’est exactement cela, vous avez compris le fondement de notre travail. Vous, vous étudiez les empreintes digitales, et nous, les empreintes cérébrales. Toute action laisse une trace, quelle qu’elle soit. Le tout est de savoir la déceler, et de posséder les outils qui en permettent l’exploitation.
Lucie pensa à toutes les techniques d’investigation de la police scientifique, axées autour du crime. Ici, on faisait la même chose, mais avec la matière grise.
— Évidemment, nous sommes encore au Moyen Âge de la technique, mais, d’ici quelques années, sans doute existera-t-il des appareils permettant de visualiser les rêves. Savez-vous qu’aux États-Unis, la question d’installer des scanners cérébraux dans des tribunaux se pose déjà ? Imaginez ces machines projeter les souvenirs d’un accusé. Plus de mensonges, des verdicts toujours fiables… Et je ne vous parle pas des autres domaines, comme la médecine, la psychiatrie, le décisionnel en entreprise. Il est question également de neuropolitique, qui offre la possibilité d’accéder aux sentiments intimes suscités par tel ou tel candidat chez les électeurs.
Lucie se rappela le film Minority Report. C’était vertigineux, mais il s’agissait de la réalité de demain. Un viol des consciences. Le réalisateur de 1955, avec ses images subliminales, était déjà dans le processus. Peut-être avait-il compris, bien avant l’heure, le fonctionnement de certaines zones du cerveau.
De l’autre côté de la vitre, le malheureux commandant sombrait dans le tunnel magnétique. Lucie était heureuse d’avoir échappé à cette franche partie d’angoisse. Visualiser le film se révélait déjà suffisamment éprouvant en soi.
— Que pensez-vous de ce film de 1955 ? demanda-t-elle.
— Impressionnant, à tous points de vue. J’ignore l’identité de ce réalisateur, mais c’était un génie, un précurseur. Par le système des images subliminales et des surimpressions, il agissait déjà sur les zones du cerveau primitif. Le plaisir, la peur, l’envie d’affronter l’interdit. En 1955, ce procédé était complètement novateur. Même les publicitaires sont arrivés après. Et celui qui devance les publicitaires est forcément un génie.
Ces mêmes mots étaient sortis de la bouche de Claude Poignet.
— Et la femme mutilée, et le taureau ? Des trucages ?
— Je n’en sais rien. Ce n’est pas vraiment ma spécialité et je me suis plutôt intéressé au caractère mystérieux de la construction de ce film, et non véritablement à son contenu… Excusez-moi, mais mon assistant indique que tout est prêt.
Beckers se dirigea vers des moniteurs. Lucie aperçut, sur un écran, ce qui devait être le cerveau de son commandant. Une boule palpitante, où siégeaient les émotions, la mémoire, le caractère, le vécu. Sur un autre écran, Lucie put apercevoir la première image du film numérisé, positionné sur Pause. Le scientifique procéda à des réglages.
— Allons-y… Le principe est simple. Une fois sollicités, nos neurones consomment de l’oxygène. L’IRMF colorise simplement cette consommation.
Le film défila. L’animation cérébrale du commandant se nimba de couleurs, l’organe sembla glisser dans un arc-en-ciel allant du bleu au rouge. Certaines zones s’allumaient, s’éteignaient, se déplaçaient comme des fluides dans des tuyaux translucides.
— Croyez-vous que Szpilman a fait la même chose avec votre ancien directeur, il y a deux ans ? demanda Lucie. Qu’il a utilisé ces machines pour décortiquer le film ?
— C’est probable, oui. Comme je l’ai expliqué à votre chef au téléphone, mon ancien directeur m’avait brièvement parlé de cette expérience à l’époque. Et d’un film pour le moins étrange. Mais je n’avais pas vraiment cherché à en savoir davantage.
Beckers revint à son écran et se chargea de commenter en temps réel :
— Toute image qui pénètre dans notre champ visuel est éminemment complexe. Elle est d’abord traitée par la rétine, puis transformée en un flux nerveux que le nerf optique achemine vers l’arrière de notre cerveau, au niveau du cortex visuel. À ce stade, de multiples aires spécialisées analysent les différentes propriétés de l’image. Les couleurs, les formes, le mouvement, et aussi son caractère : violent, comique, neutre, triste. Ce que vous voyez là ne nous permet absolument pas de deviner l’image que le témoin observe, mais les données permettent d’en établir certaines des caractéristiques que je viens de citer. De nos jours, des experts en neuro-imagerie s’amusent à deviner la nature d’un film rien qu’en analysant ces amas de couleurs. Comédie, drame, film d’angoisse.
— Et quelle analyse ressort avec ce film-ci ?
— Sur sa globalité, une violence extrême. Concentrez-vous sur ces zones-là…
Il pointa le doigt sur certains endroits de la représentation électrique du cerveau.
— Elles s’allument de temps en temps, constata Lucie. Les images subliminales ?