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Lucie analysait précautionneusement les visages sur l’écran. Des fillettes de sept ou huit ans, aux traits sévères, à la bouche pincée. Aucune d’entre elles ne riait et, au contraire, une peur franche semblait les habiter. Que craignaient-elles ?

Son cœur bondit. Elle approcha son index de l’écran.

— Celle-là, légèrement en avant. On dirait la fillette de la balançoire.

— C’est elle.

La pièce dans laquelle les mômes se trouvaient paraissait exiguë, sans fenêtre. Beckers frotta ses lèvres charnues dans un soupir.

— Notre cinéaste ne voulait pas juste cacher des images bizarres dans son film, il voulait y dissimuler un autre film, différent, totalement dingue. Une monstruosité.

— Un film dans un film, qu’aucun œil ne devine ?

— Oui. Un flux direct injecté dans le cerveau, sans la moindre censure consciente. Sans la possibilité de détourner les yeux. Regardez attentivement.

Il fit lentement défiler les cinquante images successives, qui constituaient, en réalité, une seconde de film.

— Les images en surimpression n’apparaissent que toutes les dix images. Ce qui donne, pour une seconde de projection, cinq images surimpressionnées, espacées de deux dixièmes de seconde. C’est trop peu, parmi la quantité d’images, pour que l’œil s’aperçoive de quelque chose, mais presque suffisant pour donner une sensation de mouvement. Mouvement qui s’imprime dans le cerveau… Le cerveau voit le film, pas les yeux.

Lucie essayait de comprendre : c’était sans doute ce qui justifiait le choix de 50 images par seconde. Il voulait glisser un maximum d’images cachées sans que l’œil, néanmoins, s’en aperçoive.

— Maintenant, vous allez supposer autre chose, poursuivit Beckers. Nous avons donc, en face de nous, notre projecteur cinéma, avec son filtre et sa forte luminosité afin de distinguer ces images invisibles.

D’un clic, il ouvrit une fenêtre pour régler les paramètres de diffusion du film.

— Imaginez à présent que vous régliez l’obturateur du projecteur à la vitesse de cinq images par seconde, comme le permettent la plupart des vieux engins, alors que votre bobine, elle, défile toujours à la vitesse de 50 images par seconde. Cela signifie que les seules images projetées sur l’écran, devant vous, sont celles qui nous intéressent, les autres étant obstruées par le clapet de l’obturateur.

Beckers se leva et éteignit les lumières. Seuls palpitaient les différents écrans où dansaient des coupes de cerveau.

— Le film que nous allons voir sera saccadé, puisque diffusé à 5 images par seconde tandis que l’impression de mouvement n’apparaît nettement qu’aux alentours des 10, 12 images par seconde. C’est néanmoins suffisant pour… — sa voix était blanche — pour comprendre. Votre homme, je crois qu’il a saisi des choses sur le cerveau, bien avant tout le monde.

Il pausa sa paume sur sa souris et regarda ses interlocuteurs dans les yeux. Il avait l’air grave.

— Je vous en prie, si un jour vous comprenez le sens de tout ceci, n’oubliez pas de m’en informer. Je ne veux pas que ces images restent dans ma tête sans réponse jusqu’à la fin de mes jours.

Le film démarra.

Moteur. Action.

24

Sharko était en train d’émerger difficilement quand l’un des trois mille muezzins du Caire appela les fidèles à la prière de l’aube. La voix, puissante et mystérieuse, semblait descendre des cieux tel un oracle. Le flic se rappela les haut-parleurs, omniprésents dans les rues. Alors que le soleil n’était pas encore levé, la ville tout entière vibrait sous les enseignements du Coran.

Le commissaire se courba vers l’arrière, son dos le tiraillait. Tassement probable des vertèbres L1 et L2, avait raconté le médecin, un jour. Il vieillissait, bon Dieu, et passer quelques heures endormi dans une baignoire, cassé en deux, n’était plus de son âge. Quant aux piqûres de moustiques… Elles lui irradiaient la peau au point qu’il avait envie de la peler avec un couteau. Il se tartina l’ensemble du corps d’une bonne couche de Parfenac en poussant un soupir de soulagement.

Il avala son comprimé de Zyprexa, qui manquait grandement d’efficacité dans une ville si chaude et stressante, puis fit ses valises. Le vol pour Paris était prévu vers 17 heures. Pas encore vraiment arrivé, déjà parti. Et sacrément pressé de retrouver la « fraîcheur » parisienne, avec ses 28 ou 29 °C.

Après avoir acheté des beignets de fèves au coin de la rue, Sharko héla le premier taxi qu’il aperçut et demanda à être conduit à la citadelle de Saladin.

La Nasr le déposa au bout d’un quart d’heure face à l’impressionnante forteresse, perchée sur les hauteurs de la ville. Les premiers rayons du soleil embrasaient, vers l’horizon, les plaines autour d’Héliopolis et, à l’arrière, les versants des collines du Mokattam, au pied desquelles s’étendait la mythique Cité des morts. Tout en mordant dans son beignet, Sharko en prenait plein la vue. Les tombeaux consacrés aux trois dynasties de califes et de sultans ayant gouverné l’Égypte depuis plus de mille ans se nimbaient des couleurs de l’aube. Des rouges, des jaunes et des bleus rendaient hommage à l’immense nécropole, aujourd’hui peuplée de misérables. Assis au pied de l’un des minarets comme s’il dominait le monde, Sharko se rendait compte à quel point l’Égypte se fracturait au fil des ans : le passé majestueux, irréprochable d’un côté, avec ses pharaons, ses mosquées, ses madrassas, et le futur beaucoup moins reluisant de l’autre, dévoré par la pauvreté et le chaos d’un monde qui grossissait trop vite.

Une voiture arriva soudain au bord du petit chemin, à une vingtaine de mètres. Sharko s’approcha, tandis qu’Atef surgissait et ouvrait le coffre de son 4 × 4 de bonne facture. Les deux hommes se serrèrent la main.

— Personne ne vous a suivi ? demanda l’Arabe.

— À votre avis ?

Atef portait une tenue kaki, semblable à celle d’un explorateur. Ample chemise, pantalon à larges poches ventrales, bottines de marche. Sharko, lui, avait choisi l’option touriste : bermuda, chaussures bateau et chemisette couleur sable.

— J’ai des infos, dit Atef. On va se rendre dans le quartier des chiffonniers. Il y a un hôpital là-bas, le centre Salam.

— Un hôpital ?

— Vous cherchiez un point commun entre les victimes, c’est celui-là. Les filles étaient toutes allées dans des hôpitaux de la ville, presque en même temps. C’était l’année précédant leur mort, en 1993. Et l’une d’elle, Boussaïna Abderrahmane, s’est rendue précisément au centre Salam.

— Pour quelle raison ?

— Mon oncle l’ignore, Mahmoud ne lui en avait pas parlé très précisément. Mais nous n’allons pas tarder à le savoir.

Sharko l’avait pressenti : le tueur avait un rapport avec le milieu médical. La scie de légiste, le procédé d’énucléation, la kétamine. Et, à présent, les hôpitaux. La piste s’affinait.

L’Arabe s’empara de la manivelle du crick, qu’il frotta dans un chiffon.

— Pas de chance, je viens de crever au pneu avant gauche. C’est censé ne jamais arriver, avec ces voitures japonaises. Je répare ça, et on file.