D’accord, demain. On était demain, déjà. Nuit blanche traversée de monstruosités.
Juliette remua soudain et se lova contre la poitrine de sa mère.
— Maman…
— Ça va ma puce, ça va. Dors encore, il est très tôt.
Voix endormie, pleine de tendresse.
— Tu restes avec moi ?
— Je reste avec toi. Toujours.
— J’ai faim, maman…
Le visage de Lucie rayonna.
— Tu as faim ? Mais c’est génial, ça ! Tu veux que…
La petite s’était à nouveau assoupie. Lucie se perdit dans un souffle de soulagement. Peut-être la fin du tunnel. De ce côté-là, tout au moins.
Des enfants, songea-t-elle en revenant dans son affaire. À peine plus âgées que Juliette. Quel monstre avait pu les contraindre à agir de la sorte ? Quel mécanisme avait pu déclencher en elles une telle violence ? Lucie visualisait encore la pièce, les tenues, l’environnement aseptisé. Un hôpital de pédiatrie, comme ici ? Ces fillettes étaient-elles des patientes souffrant d’une maladie quelconque, ou d’un trouble psychologique grave ? L’homme qui restait en permanence hors champ était-il médecin ? Chercheur ?
Le médecin, le cinéaste. Couple maudit, qui avait agi voilà cinquante-cinq ans. Et dont les fantômes étaient peut-être de retour…
Ces interrogations sans réponse tournaient à n’en plus finir dans sa tête. Des flashs palpitaient devant ses yeux, alors que, progressivement, l’aube dispersait ses premières couleurs sur l’acier et le béton du CHR.
Qui avait créé ce film de taré, et dans quel but ?
Qu’avait-on fait subir à ces pauvres gamines, perdues dans l’anonymat ingrat d’images cachées ?
S’il y avait eu une grande cave à proximité, Lucie se serait réfugiée dans le recoin le plus obscur, les genoux ramenés contre sa poitrine, à réfléchir, réfléchir, réfléchir. Elle aurait tenté de donner un visage à l’assassin, de l’incarner derrière une silhouette. Elle aimait sentir le tueur qu’elle traquait, renifler l’odeur qu’il abandonnait dans son sillage. Et elle était plutôt bonne à ce jeu-là, Kashmareck pouvait en témoigner. Beckers aurait certainement vu dans son cerveau, avec ses scanners, une zone qui ne devait s’allumer chez aucune autre personne confrontée à une scène violente : celle du plaisir et de la récompense. Non qu’elle éprouvât du plaisir ; elle avait plutôt envie de gerber à chaque nouvelle enquête. Vomir jusqu’à la mort devant les horreurs que l’humain était capable d’accomplir. Mais un hameçon invisible la ferrait à chaque fois. Un crochet qui arrachait la gorge et détruisait l’intérieur, sans qu’on puisse s’en défaire.
Ce coup-ci, ce n’était pas une petite canne à pêche pour truites qui l’avait titillée.
Non, la ligne était montée bien plus gros.
Idéale pour la chasse aux requins.
26
Ils avaient dû rouler une demi-heure. Depuis que la voiture s’était mise à bringuebaler, Sharko ne percevait plus le fracas de la circulation. Juste des grésillements sous les pneus. Puis, de plus en plus, il lui parut que la fin du monde avait lieu, derrière la tôle de la bagnole. Un vent démoniaque rugissait, une pluie crépitante s’écrasait de partout avec des espèces de tintements.
Une tempête de sable.
Atef l’emmenait dans le désert.
Il tenta par tous les moyens de se détacher, sans y parvenir. Les épaisseurs d’adhésif lui cisaillaient les poignets. L’infect chiffon écrasé au fond de sa gorge lui avait donné plusieurs fois envie de vomir. Du carburant s’agitait dans un baril, sous son nez. Alors il allait crever comme un chien ? Comment ? On lui verserait de l’essence sur le crâne, et on le cramerait, à l’identique de Mahmoud ? Il avait la frousse, une peur franche de souffrir avant de passer sur l’autre bord. Il pouvait supporter beaucoup, et mourir faisait partie des règles, mais pas dans la souffrance. Aujourd’hui, la grande main des ténèbres allait se refermer sur lui comme un sarcophage.
Rejoindre Suzanne et Éloïse, par le mauvais côté de la route.
Le 4 × 4 s’arrêta. Lorsqu’une lumière grise se déversa, des kilos de sable s’engouffrèrent dans le réduit et lui giflèrent le visage. Le vent gémissait. Le nez couvert d’un vêtement, Atef Abd el-Aal l’arracha du coffre et le tira par les bras. Il avait l’impression qu’on fouettait ses joues, son front, ses yeux. Ils marchèrent deux minutes, droit devant eux. Dans le brouillard de poussière et de sable, Sharko aperçut une ruine en pierre, au toit éventré, bouffée par les tempêtes, l’usure. Une habitation abandonnée depuis longtemps.
Son tombeau. L’endroit le plus misérable et anonyme du monde.
À l’intérieur, Atef le lâcha. Il s’effondra en toussant dans son bâillon.
Coup de flotte en pleine gueule. Le sable dégoulina jusque dans son cou. Atef jurait en arabe.
L’Égyptien lui déchira la chemise et passa plusieurs fois de l’adhésif autour de son torse, de manière à l’attacher à une chaise en métal. Sharko soufflait péniblement par les narines. La soif lui prenait les tripes. Atef lui arracha son bâillon. Le flic cracha longuement, avant de lâcher dans un filet de bile :
— Pourquoi ?
Atef lui colla un coup de poing dans le nez. La haine déformait ses traits.
— Parce qu’on me l’a demandé. Et qu’on me paie comme un sultan pour ça.
Il agita le portable de Sharko.
— Tu as reçu un message.
Il l’écouta et raccrocha prestement.
— Une femme de ton pays, belle voix… Tu te l’envoies ? Elle est bonne, fils de chien ?
Il partit d’un grand éclat de rire et se mit à fouiner dans la liste des appels.
— Tu n’as appelé personne depuis hier, c’est bien, tu es un homme de parole et c’est plutôt rare chez vous, les Occidentaux. Et pour ta gouverne : mon oncle est mort il y a dix ans.
Le tortionnaire disparut dans une autre pièce. Autour de la masure, le vent rugissait, la peau du désert se collait aux issues et se glissait dans les fissures. Des linteaux étaient brisés, des tuiles jonchaient le sol, des barres de fer sourdaient des murs, comme des poignards. Sharko éprouva l’adhésif autour de ses poignets, ça brûlait.
L’Égyptien revint avec une grosse batterie, des pinces crocodiles, des couteaux à pointe recourbée, ainsi qu’un bidon d’essence. Dès lors, le flic sut qu’il allait morfler. Il se débattit et reçut un coup de poing dans le ventre. Il redressa lentement le menton. Son nez commençait à pisser le sang.
— Ton frère… C’était toi…
— Il n’a jamais supporté mon homosexualité. Je lui dois quatre jours dans les geôles putrides de Kasr El Nil. Il y a un truc qu’ils aiment bien, là-bas. Te suspendre à la falaka, te frapper la plante des pieds avec des coups de cravache et te fourrer leur matraque dans le cul.
Il sortit d’un petit sac un dictaphone et une gourde d’eau. Il but un coup.
— Je me suis occupé personnellement de lui. Un jeu d’enfant. Il fallait qu’il arrête d’enquêter sur cette histoire.
— Qui donne les ordres ?
— Tu ne me croirais pas si je te disais que je n’en sais rien. Mais peu importe. Ces gens m’ont donné une vie, ils m’ont permis d’être quelqu’un de respecté. Maintenant, tu vas raconter sur cette bande enregistrée tout ce que la police française sait sur cette affaire. Tu vas répondre à mes questions. Sinon, je te découpe en morceaux.
Il frotta sa bouche, ses yeux de dément. Les grains de sable traversaient la piaule, crissaient sur les murs. Il gueula en arabe, puis alluma la batterie. Les pinces ricanèrent dans une gerbe d’étincelles, l’air sembla grésiller. Sans prévenir, l’Égyptien les colla sur la poitrine de Sharko.