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Un hurlement se mêla à la plainte du désert.

Atef appuya sur le bouton du dictaphone. Ce fumier prenait son pied.

— Parle-moi des corps déterrés. Avez-vous une chance de les identifier ?

Des larmes se formaient dans les yeux du policier.

— Va… te faire foutre. Tu peux me buter… J’en ai plus rien à cirer…

Atef agita son baril de carburant.

— Je vais te cramer un peu, jouer avec mes couteaux, puis j’irai te larguer dans le désert, vivant. Les hyènes et les vautours te boufferont en quelques heures. On ne retrouvera jamais ton corps.

Il cogna Sharko en pleine face avec le bidon.

Un craquement, une giclée de sang.

— Ils veulent les enregistrements, tu comprends ? Je dois leur prouver que j’ai bien fait mon travail, qu’ils peuvent me faire confiance. Si tu ne t’étais pas acharné, tout ça ne serait pas arrivé. Mais toi, t’étais comme mon frère, tu serais allé au bout. En fouillant un peu, interrogeant qui il faut, tu aurais fini par découvrir la piste des hôpitaux par toi-même.

L’aiguille de voltage de la batterie parcourut le cadran en un dixième de seconde. Sharko se contorsionna en serrant les dents. Une grosse veine saillit sur son front, ses organes semblèrent vouloir quitter son corps. Quand l’orage électrique passa, il sentit sa tête partir sur le côté. Une violente claque le ramena à lui.

— Que sais-tu sur le syndrome E ?

Le commissaire redressa le menton, à la limite de l’inconscience. Son corps tout entier le torturait.

— Plus que… tu ne peux l’imaginer.

Encore une claque. Ses yeux plongèrent vers l’arrière de la pièce. Eugénie était assise à l’indienne dans un angle, et elle égrenait du sable entre ses doigts. Elle le fixait de son regard le plus dur.

— Je peux savoir ce qu’on fiche ici, mon Franck ?

Sharko voyait trouble, les larmes l’inondaient. Ses lèvres se desserrèrent, dévoilant un sourire triste. Du sang commençait à couler de ses narines et de ses gencives.

— Tu crois vraiment que j’ai eu le choix ?

Atef fronça les sourcils. Il rapprocha encore les pinces, de façon menaçante.

— De quoi tu parles ?

Eugénie se leva, les yeux pleins de colère.

— On a toujours le choix.

— Pas avec les mains attachées dans le dos.

Les globes oculaires de Sharko roulaient dans leur orbite, à mesure que la gamine se déplaçait. Atef recula d’un pas et se retourna. Alors, le commissaire se redressa et fonça droit devant lui, solidaire de sa chaise, la tête la première. Il percuta Atef de toutes ses forces, en plein abdomen. Le choc propulsa l’Arabe vers l’arrière. Il y eut un bruit d’aspiration lorsqu’il heurta le mur. Une tige d’acier ressortit par la gauche de sa poitrine. Ses membres se détendirent, mais il n’était pas mort. Son visage se tordait de douleur, sa bouche n’émettait plus aucun son. Il porta ses mains sur la barre en métal, sans trouver la force d’en faire davantage. Le sang commença à ruisseler de ses lèvres. Sûrement un poumon perforé.

Sharko se laissa choir sur le côté, éreinté, le dos cassé en deux. Eugénie s’était approchée d’Abd el-Aal, elle l’observait avec une grimace.

— C’est toujours ça, ta vie. Des morts, de la peur, de la souffrance… Je n’ai pas dix ans, mon Franck, et admire le spectacle que tu m’offres, depuis des années. C’est dégueulasse.

Dans une drôle de position, Sharko s’était traîné jusqu’aux couteaux, que ses doigts agrippèrent.

— Je ne t’ai jamais retenue. Je ne t’ai jamais forcée à me suivre. Ne dis pas le contraire.

Il parvint sans trop de mal à se défaire de ses liens. Il se redressa et fonça vers la grosse gourde d’eau qu’Atef avait ramenée. Il but jusqu’à plus soif. Le liquide dégoulina sur son menton, sur son torse, là où des paquets de poils avaient brûlé. Ça sentait le grillé. Avec un morceau de tissu, il se frotta le nez et s’approcha d’Atef, qui respirait encore. Sharko fouilla dans les poches de son tortionnaire. Papiers, portefeuille, un briquet. Il récupéra les clés de voiture, son propre téléphone portable, renversa de l’essence sur la tête de l’Arabe. Les yeux du mourant trouvèrent encore la force de s’écarquiller.

Sharko hocha le menton vers Eugénie, assise dans son coin.

— Tu n’es pas obligée de regarder.

— Je veux te regarder, toi. Voir de quelles horreurs tu te nourris pour vivre.

— Il le mérite. Tu peux bien le comprendre ?

Sharko serra les mâchoires, hésita. Lentement, ses iris fulminants se relevèrent vers ceux d’Atef. Il s’approcha à dix centimètres de ses lèvres.

— J’ai traqué les fumiers dans ton genre toute ma vie. Je les aurais tous tués si j’avais pu. Je les vomis jusqu’au plus profond de moi.

Il fit tourner la pierre du briquet et sourit :

— Merci pour la piste des hôpitaux. Et ça, c’est pour ton frère, fils de chien.

Il resta là, sans bouger, il voulait que l’Arabe parte en enfer avec, pour dernière image, celle de son visage. Il sourit encore quand Atef se tordit dans un dernier souffle, quand sa peau se mit à craquer. Ensuite, il ne se soucia plus d’Eugénie et courut droit devant lui, le front baissé. Autour, c’était l’apocalypse. Le désert se retournait, on n’y voyait pas à dix mètres. La fumée noire se mêla au sable, Sharko aperçut le 4 × 4 et s’y réfugia. Il dut attendre une demi-heure avant la fin de la tempête, qui s’éloignait vers l’ouest comme un rouleau compresseur géant. La fouille de la bagnole n’avait rien donné. Ni téléphone portable, ni infos manuscrites. Juste un stylo et des Post-it. Ce porc caramélisé avait été prudent. Quant au message sur son propre portable, c’était juste Henebelle. Sharko la rappellerait à son retour à Paris.

Le véhicule possédait un GPS, on pouvait basculer en langue anglaise. Le policier tenta « Cairo center ». Et, aussi hallucinant que cela pût paraître, l’engin calcula et lui indiqua une direction. Une quinzaine de bornes à parcourir, dont dix sur les cailloux brûlants du désert. On ne retrouverait pas Abd el-Aal avant longtemps.

Il contempla ses mains, elles ne tremblaient pas. Il avait cramé le visage d’un homme de sang-froid, sans dégoût. Simplement animé par une haine dangereuse. Il ne s’en croyait plus capable, mais les ténèbres se terraient encore en lui, bien vivantes. On ne se débarrasse jamais de ces choses-là.

Avant de démarrer, Sharko nota précisément les coordonnées GPS de sa position, bien qu’il doutât de devoir jamais revenir ici…

Très vite, il reconnut les premiers contreforts des collines du Mokattam, ainsi que la citadelle de Saladin. Une fois en ville, il balança le GPS par la fenêtre et largua le 4 × 4 dans un coin abandonné, proche de la Cité des morts, les portières ouvertes. Vu le quartier et le nombre de revendeurs de pièces automobiles au mètre carré, il ne faudrait pas une heure avant que le véhicule soit complètement désossé.

Il avait de la chance. En France, il aurait difficilement pu échapper à un tel crime, avec les moyens techniques, l’acharnement des unités de police à trouver la vérité. Mais ici… La chaleur, le désert, les charognards, et les flics incompétents par-dessus tout.

À pied, Sharko rejoignit des voies plus larges, de l’autre côté de la citadelle. Le bourdonnement de la circulation avait, pour une fois, un effet rassurant. Un taxi klaxonna, Sharko leva le bras. Le chauffeur le fixa étrangement lorsqu’il s’installa à l’arrière.

— That’s OK ?

— That’s OK…

Sharko demanda le centre Salam, dans le quartier d’Ezbet-el-Naghl.