— Boussaïna Abderrahmane aurait été touchée par le phénomène d’hystérie collective propre à l’Égypte ?
— Elle-même, ainsi que six autres élèves de sa classe. C’était, en ce qui les concernait, le mode agressif de l’hystérie qui les avait atteintes. Insultes, jets de chaises, elles étaient devenues comme des bêtes furieuses, aux dires de leur professeur. Elles s’en sont même prises à l’une des élèves avec laquelle elles entretenaient d’ordinaire de bons rapports. Pourquoi cette hystérie a-t-elle parfois généré une telle agressivité ? On l’ignore, malheureusement. Était-ce à cause du stress engendré par des professeurs trop sévères ? Des conditions de vie précaires des élèves ? Du manque d’éducation ? Toujours est-il que cela a existé. Réellement existé.
Sharko bouillait intérieurement. Ce qu’on lui racontait dépassait l’entendement. L’hystérie collective… Il désigna les deux photos des autres victimes.
— Et elles ? Les connaissez-vous ? Mahmoud Abd el-Aal vous a-t-il parlé d’elles ?
— Non. Ne me dites pas que…
— Elles ont aussi été tuées, à la même époque. Vous n’étiez pas au courant ?
— Non…
Sharko rempocha ses photos. Probable que la police avait tout fait pour éviter que l’affaire n’atteigne la presse et n’embrase les foules. De son côté, l’inspecteur Abd el-Aal avait été professionnel et prudent, protégeant ses informations et évitant les fuites. Taha Abou Zeid décrocha ses yeux d’un point fixe et secoua la tête.
— Cet épisode de folie a été très bref, mais Boussaïna en a toujours gardé des séquelles. Il y a eu comme… une rupture de comportement chez elle. Elle entretenait des épisodes d’agressivité réguliers. Ses parents l’amenaient souvent en consultation, parce qu’elle se détachait de ses camarades, devenait solitaire et se sentait mal. On mettait cela sur le compte de l’adolescence, de son environnement précaire. Mais… C’était autre chose.
— Quoi ?
— Quelque chose de psychologique, qui l’aurait touchée au fond d’elle-même. Elle a par malheur été assassinée avant que je comprenne, et je ne suis pas psychiatre.
— Et ses camarades ?
— L’épisode agressif s’est résorbé. Elles n’ont pas eu de problèmes particuliers par la suite.
Sharko soupira longuement. Plus il progressait, plus il se heurtait à des murs. Était-il possible que l’assassin se soit attaqué à des filles touchées par cette hystérie collective ? S’en était-il pris aux individus les plus offensifs, et qui en avaient gardé des symptômes ? Pourquoi ?
— Ce phénomène a été connu dans le monde ?
— Évidemment. Il est remonté vers toutes les communautés scientifiques qui s’intéressent aux phénomènes de société et à la psychiatrie. Difficile pour le gouvernement égyptien de cacher un mouvement de cette ampleur. Des articles ont même paru dans le Washington Post ou le New York Times. Vous pourrez jeter un œil dans n’importe quel centre d’archives, vous les trouverez.
Ainsi l’assassin, n’importe où dans le monde, avait pu avoir connaissance du phénomène. En creusant un peu, en se rapprochant des bonnes personnes, par téléphone ou d’une autre façon, il avait sans aucun doute réussi à obtenir les adresses des établissements scolaires infectés. Ici, à Ezbet-el-Naghl. Puis dans le quartier de Shoubra, et Tora.
Petit à petit, le puzzle se mettait en place. Le tueur avait frappé dans des quartiers suffisamment éloignés les uns des autres pour qu’aucun rapport ne soit fait entre les filles. Pourquoi un an plus tard ? Pour se détacher de l’actualité de l’hystérie, pour que, là non plus, ni la police, ni personne d’autre ne fassent le rapprochement. Il avait veillé à éloigner ses crimes de la vague de folie commune, et lorsque Mahmoud Abd el-Aal avait enfin trouvé le lien, on l’avait fait disparaître.
Cette affaire défiait toute logique. Sharko pensa au film trouvé par Henebelle en Belgique, et aussi au mystérieux contact canadien. Des ramifications s’étendaient sur le monde comme les tentacules d’une pieuvre. Des étrangers étaient-ils venus ici pour se renseigner sur le phénomène et rechercher des jeunes filles touchées par la vague ? Le commissaire tenta sa chance :
— Je suppose qu’Abd el-Aal avait déjà dû vous poser la question, mais… Avez-vous le souvenir d’une ou plusieurs personnes qui vous auraient interrogé sur le phénomène d’hystérie ou sur Boussaïna, avant qu’elle soit assassinée ?
— Tout est si loin.
— J’ai vu des cartons de médicaments en entrant, des sacs avec le sigle de la Croix-Rouge française. Vous travaillez avec eux ? Vous rencontrez souvent des étrangers ? Des Français sont-ils venus ici ?
— C’est drôle… Je me souviens si bien du policier égyptien à présent. Je crois qu’il vous ressemblait. Mêmes questions, même acharnement.
— Juste quelqu’un qui voulait bien faire son travail.
Le docteur dévoila un sourire triste. Il ne devait pas beaucoup sourire, ici.
— Ces médicaments proviennent de partout, et pas seulement de la Croix-Rouge française. Nous sommes une association humanitaire égyptienne dédiée au développement des communautés, au bien-être individuel, à la justice sociale et la santé. Les aides internationales, le Croissant-Rouge et effectivement la Croix-Rouge, et de nombreux organismes humanitaires nous apportent leur soutien. Des milliers et des milliers de personnes sont passées ici, de tous horizons. Des bénévoles, des visiteurs, des politiques, des curieux. Et je pense me rappeler que 1994, c’était aussi l’année de la grande réunion du réseau mondial pour la sécurité des injections, le SIGN. Des milliers de chercheurs, de scientifiques déversés dans les rues du Caire.
Sharko nota l’information. Peut-être un début de piste. On pouvait très bien imaginer un bénévole ou un employé d’un organisme humanitaire, en mission au Caire au moment des meurtres. Facile pour lui d’avoir accès aux hôpitaux, aux adresses. Ça pouvait coller, mais remonter quinze années en arrière dans les méandres de l’administration risquait de ne pas être une franche partie de plaisir.
Tout prenait enfin corps. À l’époque, le flic égyptien avait senti la possibilité d’un tueur étranger, débarqué en Égypte par l’intermédiaire d’une association ou d’un congrès. Cela expliquait le télégramme à Interpol. Abd el-Aal voulait s’assurer que l’assassin n’avait pas frappé ailleurs dans le monde. Ce fameux télégramme avait dû mettre le feu aux poudres et déclencher son exécution. Ce qui laissait penser que quelqu’un de la maison — policier, militaire, haut fonctionnaire —, ayant accès aux données, était dans le coup.