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— Merci pour les calories, fichu requin de mes deux !

Puis elle prit la direction des escaliers. Un grand sourire étira ses lèvres lorsque son portable se manifesta et qu’elle y lut le nom du bougre : Sharko. Elle attendit l’ultime sonnerie avant le déclenchement du répondeur pour décrocher.

— Alors ? Vous avez quand même envie de savoir ?

— Y a quoi, à Marseille, lieutenant Henebelle ?

Lucie attendit un instant avant de répondre.

— Un pro des films des années cinquante a appelé voilà une heure. Il a réussi à identifier l’actrice du court-métrage. Elle s’appelle Judith Sagnol. Elle est vivante, commissaire.

Sharko se leva de son banc en grimaçant. Il soupira.

— D’accord… Je vais télécharger le film original et le film caché dès ce soir. Voir, enfin, de quoi il retourne. Demain, vous serez sur Paris à quelle heure ?

— Arrivée en gare du Nord à 10 h 52. Départ de la gare de Lyon à 11 h 36, pour une arrivée à Marseille à 14 h 57. Sagnol est prévenue, elle nous attendra à l’hôtel. Je lui ai dit que nous étions des journalistes qui faisions un reportage sur le cinéma porno des années cinquante.

— Superbe sujet. Mais décalez l’heure de votre départ. Je vais m’arranger pour que vous assistiez à la réunion du matin, à Nanterre, aux côtés de votre chef. Nous partirons ensemble de là-bas.

— Très bien. Maintenant, racontez-moi ce que vous avez découvert en Égypte.

— Trois belles pyramides du nom de Khéops, Khéphren et Mykérinos. À demain, Henebelle.

Avant de quitter son parc, il passa une dernière fois les doigts sur les huit bâtons verticaux gravés dans le tronc.

Et là, seul dans le noir, il serra les dents.

33

Lucie et son commandant Kashmareck arrivèrent ensemble aux locaux de Nanterre. Ils avaient attrapé le TGV à la gare Lille-Europe, puis avaient, gare du Nord, sauté dans un taxi qui les avait déposés au pied du bâtiment central de la DCPJ. En prévision de cette journée chargée, Lucie avait opté pour une tenue particulièrement masculine : jean moulant, sweat gris à manches courtes et Kickers à pointes coquées. Elle aimait s’habiller en mec, se fondre dans la masse. Dans la rue — il n’était pas encore 10 heures — le soleil cuisait déjà le bitume. Lentement, le nuage de pollution se levait sur la capitale et sa banlieue.

À l’intérieur du bâtiment, l’atmosphère était plus froide. Dans la salle de réunion, Sharko et Martin Leclerc discutaient âprement de la lettre salée que le chef de l’OCRVP venait de recevoir par fax depuis l’ambassade de France en Égypte.

— Lebrun en a remis une copie à Josselin. Ça va finir par te péter à la gueule, cette histoire.

Sharko haussa les épaules.

— Le big boss ne m’a plus à la bonne depuis longtemps. On n’est plus à une connerie près.

— Si, justement, on est à une connerie près ! Tu lui donnes un bâton pour te taper dessus. Tu te rends compte dans quelle situation tu me mets ? Comme si je n’avais pas suffisamment d’emmerdes en ce moment.

Son portable sonna, son visage se décomposa instantanément quand il consulta l’écran à cristaux liquides. Il décrocha et s’éloigna :

— Kathia…

Sharko le regardait aller et venir. Son chef et ami ne paraissait pas dans son état normal. Trop nerveux, trop extérieur à l’affaire. Il fut interrompu dans ses pensées, car Lucie et Kashmareck entraient dans la salle. Martin Leclerc raccrocha prestement, les lèvres pincées. Les quatre flics se serrèrent la main. Échange de politesses. Lucie réserva un petit sourire au commissaire, tandis que Kashmareck et Leclerc partaient discuter autour d’un café.

— L’Égypte ne vous a pas réussi, dit-elle discrètement. Votre nez… Que s’est-il passé ?

— Un gros, gros moustique. Heureuse d’être parmi nous ?

Lucie regarda autour d’elle. Ses yeux pétillaient.

— Le cœur de la police judiciaire française. L’endroit par où passent tous les plus grands dossiers criminels. Il y a encore quelques années, je ne connaissais ce lieu que par les romans lus entre deux rapports à taper pour mes chefs.

— Nanterre, c’est bien, mais le 36…

— Le 36… C’est mythique !

— Un jour, j’ai quitté le Nord pour venir travailler au fameux 36, quai des Orfèvres. Imagine ma fierté, quand j’ai monté pour la première fois les vieilles marches craquantes, comme Maigret. J’avais accès aux enquêtes les plus sombres, les plus tordues et intrigantes. J’étais heureux comme un pape. Sauf que j’avais perdu tout ce qu’il y avait autour. Une région, une qualité de vie, des rapports humains avec mes voisins, mes amis… Le 36, ça pue le meurtre et la sueur dans des bureaux pouraves, c’est ça la vérité.

Lucie soupira.

— C’est juste moi, ou vous avez un don pour plomber les conversations ?

Dans les minutes qui suivirent, ils s’installèrent autour d’une table ronde, chacun sortant des feuilles et un stylo. Péresse débarqua dans la foulée, victime des embouteillages parisiens.

Leclerc fit un point rapide : il s’agissait de mettre à plat les découvertes, de relier les fils de l’enquête, afin que chacun dispose du même niveau d’information. Pour une bonne mise en condition, le chef de l’OCRVP diffusa le film de 1955, version intégrale et version images cachées. Encore une fois, les visages se creusèrent de curiosité et de dégoût.

Péresse, le commissaire rouennais, prit ensuite la parole, dévoilant un ensemble de mauvaises nouvelles. Les recherches dans les hôpitaux, les centres de désintoxication, les prisons de la région normande, n’avaient rien donné au sujet des corps déterrés. Puisque le fichier des disparitions était resté muet, la piste d’émigrés clandestins ou d’étrangers en situation irrégulière sur le territoire français restait la plus probable, hypothèse renforcée par la présence d’un Asiatique dans le lot. Pour l’heure, la criminelle rouennaise collaborait avec les autres services de la police judiciaire pour tenter de se rapprocher de réseaux de traite des êtres humains. Peut-être une fausse piste, avait admis Péresse, mais vu le peu d’indices dont ses équipes disposaient, il n’envisageait pour l’heure aucune autre voie d’investigation. Il espérait que l’ADN prélevé sur les cadavres, et dont les analyses allaient enfin tomber dans la journée ou le lendemain, parlerait.

Kashmareck avait été plus bavard, expliquant en détail le cruel homicide de Claude Poignet, ainsi que les sauvages assassinats de Luc Szpilman et de sa petite amie. Les premières déductions donnaient à penser qu’il s’agissait des mêmes tueurs et qu’ils avaient opéré dans la même soirée. Un individu d’une trentaine d’années, balèze, rangers aux pieds, et un autre individu complètement invisible. Deux assassins froids, organisés, sadiques, dont l’un avait des connaissances cinématographiques et l’autre, médicales. Des exécuteurs prêts à tout pour fermer toutes les pistes en rapport avec la bobine.

Le commandant lillois parla ensuite de l’avancée des enquêteurs belges sur le passé de Wlad Szpilman :

— Du côté du père, j’ai collecté des infos très intéressantes hier soir. La provenance du film, d’abord. Les enquêteurs belges ont confirmé que Szpilman avait emprunté la bobine à la Fédération internationale des archives du film, à Bruxelles. Quand je dis emprunté, je veux dire piqué : Szpilman avait des tics de cleptomane. À la FIAF, ils ont signalé un fait très intéressant. Il y a environ deux ans, un type s’est présenté pour visionner ce fameux film, et le conservateur de l’époque avait en effet remarqué que le film, censé se trouver dans leurs rayons, leur manquait. Évidemment, il ignorait que Szpilman l’avait en main.