— Pourquoi ?
— Si ta femme n’aime pas les toutous ?… ou les chats ?
— Ne prêche pas le faux pour savoir le vrai ! Tu sais mieux que personne que je ne me marierai jamais !
Vaste et solide, l’hôpital, en bordure de rivière, avait été reconstruit à la suite du terrible incendie qui, en 1736, avait ravagé une grande partie de Pontarlier. Il était aussi équipé pour faire face aux problèmes d’une ville qui, réputée la plus froide de France après Besançon, pouvait se trouver, par les hivers rudes, coupée aussi bien du reste du pays comme de la Suisse quand la Cluse était enneigée. Une ancienne mais importante apothicairerie le complétait.
Amenés par Durtal, les deux « journalistes » reçurent des gendarmes un accueil mitigé. Les gens de la Presse on n’en raffolait pas, mais le policier parisien ayant glissé quelques mots à l’oreille du capitaine Verdeaux, l’atmosphère se réchauffa. D’autant que l’inquiétude des deux nouveaux venus n’était pas feinte. Sauvageol avait encaissé un coup de feu qui, s’il ne l’avait pas encore rayé du nombre des vivants, ne le mettait peut-être qu’en sursis.
Tandis que, dans la salle de radiologie, l’examen se poursuivait, Aldo ne songeait même pas à cacher son angoisse à l’idée qu’il allait falloir prévenir Langlois dont le jeune homme était l’élève préféré.
— Il va dire que ni nous ni la Suisse ne lui portons bonheur ! Sur la route de Zürich l’an passé, il s’est fracturé une jambe, et cette fois…
— Selon ma vieille expérience, dit Durtal, le gamin devrait avoir une chance de s’en tirer puisqu’il n’est pas mort sur le coup !
— Reste à savoir combien il a perdu de sang. En outre il est jeune, reprit Adalbert qui voulait rassurer… à commencer lui-même ! Au fait, inspecteur, savez-vous ce qu’il cherchait à l’endroit où on l’a découvert ?
— Il était parti depuis trois jours faire un tour en Suisse et je ne sais pas pourquoi. D’autre part le chemin vicinal où on l’a trouvé mène au château de Granlieu… que l’on appelle aussi le château des Lacs.
— Pourquoi des ? Il y en a tant que ça ?
— Une tapée, oui ! De là-haut, on en découvre quelques-uns, des cascades aussi, cernées par d’immenses sapins. Une contrée magnifique. Et de l’autre côté, on aperçoit le lac de Neufchâtel, avec Grandson, Yverdon. En plus c’est une belle maison – pas jeune mais belle !
— Quelle époque ?… À peu près ?
Durtal eut un geste évasif :
— Je vois, fit Adalbert. Moitié Charlemagne, moitié Napoléon III !
— N’exagérons rien, grogna le policier en lui lançant un coup d’œil glacé. Un tiers Croisades, un tiers Renaissance et un tiers bâtiments campagnards XIXe !
— Ne vous fâchez pas, inspecteur. Quand vous le connaîtrez mieux, vous saurez que mon… confrère occasionnel adore plaisanter ! apaisa Aldo, lénifiant..
— Un conseil d’ami : n’essayez pas avec les gens d’ici ! Sont chatouilleux !
— Encore une question si vous le permettez ? Qui habite au château ?
— Pas grand monde depuis la mort de la comtesse : le couple de gardiens, deux hommes aux écuries et les exploitants de la ferme un peu plus bas !
— Ce n’est quand même pas désert ! estima Aldo. Et quand la comtesse vient avec sa fille ?
— Ça, ça ne fait que deux cas ! L’Isoline ne se déplace qu’accompagnée d’un véritable cirque. En revanche, la petite fille et son institutrice anglaise étaient là en permanence. Et là-haut, on adore la gamine qui est d’une gentillesse rare ! Quant à l’Anglaise, on n’y prêtait guère attention ! Elle aimait se promener à cheval avec son élève.
— J’espère qu’elle lui apprend quelque chose d’autre ? s’étonna Aldo. L’équitation c’est parfait, mais il existe d’autres matières qui méritent d’être étudiées…
— Ah, pendant que j’y pense, reprit Adalbert. La voiture de Sauvageol, où est-elle ? Il est venu avec, j’imagine ?
— Oui. Oh, ça ne s’imposait pas. Dans un coin aussi accidenté, il aurait pu s’entendre avec les gendarmes, dont je suis, mais il y tenait. C’est la voiture du Français moyen ! L’idéal pour passer inaperçu, mais question vitesse en cas de besoin...
— Vous êtes déjà monté dedans ?
— Non. D’ailleurs, on ne l’a pas encore retrouvée !
— On va se mettre à sa recherche. Si c’est vous qui tombez dessus le premier, prenez des précautions !
— Pourquoi ? Elle est bruyante ?
— Pas plus qu’une autre, c’est au niveau de la vitesse qu’elle surprend, quand on ne la connaît pas !
— Ce petit machin gris ?
— Il est gonflé ! Possède deux carburateurs, diverses bricoles, les sièges et garnitures sont allégés. C’est une vraie bombe ! Bon, oubliez ça ! Nous, on la connaît et on va s’occuper d’elle ! conclut Aldo.
Pendant ce temps-là, les examens étaient terminés. Le chirurgien revenait avec le capitaine des gendarmes. Il déclara que le pronostic vital était favorable, la balle n’ayant pas touché l’aorte.
— Il y a des dégâts, mais je les réparerai demain matin puis, dès qu’il pourra supporter le voyage, on le rapatriera en train.
— Quand pourra-t-on lui parler ?
— Demain soir, si tout va bien. Il a perdu une grande quantité de sang ! À propos : quel est votre groupe sanguin ? demanda-t-il à Morosini.
— O universel !
— Impeccable ! Soyez-là demain matin vers dix heures ! Naturellement, on vous nourrira convenablement après. Je crains de devoir vous en emprunter, approximativement… une demi-pinte !
— Ne vous tourmentez pas pour ça, docteur ! coupa Adalbert, moi aussi je suis du même groupe. Ça vous évitera de le saigner à blanc ! Il a femme et enfants !
— Le « plus que frère », hein ? dit Aldo, touché. Cela fera plaisir à Lisa.
— Et pas à toi ? Tu sais que j’ai eu un ancêtre aux Croisades. Il s’appelait Pel… aïe !
Le pied d’Aldo écrasait discrètement les orteils du bavard qui avait oublié momentanément qu’il évoluait sous le nom de Lombard. Il se hâta d’ajouter :
— C’était l’un des soldats du marquis de Montferrat !…
Au fond, cela n’intéressait personne sauf Aldo qui retint un éclat de rire on ne pouvait plus mal venu dans les circonstances actuelles…
N’ayant plus rien à faire à l’hôpital, on rentra à la Gendarmerie. Il était tard, mais Durtal tenait à prévenir Langlois au plus vite et en pria le capitaine.
— Il est près de minuit ! Il sera couché à cette heure, protesta l’un des gendarmes en bâillant !
— On voit que vous ne le connaissez pas ! rectifia Aldo. À la PJ ? Le grand patron passe plus de nuits dans son bureau que dans son lit !
De fait, il était là, écouta sans mot dire le capitaine Verdeaux puis le remercia et l’encouragea à user des deux journalistes qu’il avait envoyés en même temps que Durtal et Sauvageol :
— Ils ont été chez nous avant de choisir la Presse, expliqua-t-il. Ça rapporte plus mais ils ont le « flair » et ne racontent jamais n’importe quoi dans leurs colonnes… Faites-leur entière confiance !
— D’accord, mais à condition qu’ils ne gardent pas d’informations pour eux et leurs lecteurs.
— Rien à craindre ! Ils sont « grands reporters ».
Ce qui n’empêcha pas Aldo de se sentir mal à l’aise dans son personnage. Il en fit part à Adalbert tandis qu’ils rentraient à l’hôtel :
— Je ne vois pas pourquoi ? émit celui-ci. Ce n’est pas la première fois qu’on emprunte un faux nez ? Rappelle-toi Chinon !
— Ah, il est parfait, ton exemple ! Ça a duré combien de temps, notre passage dans la Presse ? Même pas une journée ! Et s’il prend fantaisie à Verdeaux de téléphoner à l’un ou l’autre de nos supposés « canards »…