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— Oui et il en a été profondément marqué. Cet homme hanté par le crime et qui, avant de rendre le dernier soupir, s’efforce de payer le prix du sang versé selon ses moyens !… Son filleul habite-t-il la maison de Grandson ?

— Assez fréquemment, je crois, mais Lothaire doit en savoir plus que moi. C’est affaire d’hommes, que voulez-vous !…

— Je laisserai Aldo lui en parler. Vous avez raison. Ces messieurs en général n’aiment pas que les femmes se mêlent de leurs affaires… soupira-t-elle, confite à souhait, mais cette gentille Clothilde, pour qui elle se prenait d’affection, n’avait pas besoin de savoir qu’elle faisait partie intégrante de ce que Lisa appelait « le gang » de son époux.

Cela viendrait plus tard. Sûrement même car, sensible à l’atmosphère d’une maison, elle se trouvait bien dans celle-ci grâce à cette petite Clothilde qui s’entendait à merveille à corriger les aspérités du caractère fraternel, et il fallait avouer que, sans elle, le séjour au manoir eût été peut-être de ceux que l’on fuit. Or, grâce à elle il n’en était rien !

Le tango, que les danseurs avaient bissé, s’achevait. Adalbert ramenait Marie-Angéline un brin décoiffée et qui semblait cette fois d’une humeur de dogue :

— Allons, bon ! Qu’est-ce qui ne va pas encore ? Vous n’aimez pas le tango, Marie-Angéline ?

Occupée à remettre en place des épingles à cheveux soudain éprises de liberté, celle-ci jeta à son cavalier un regard indigné :

— Pas celui-là en tout cas ! Et que nous nous en étonnions me surprend ! Je me suis retrouvée presque étendue sur le parquet, puis retournée comme une crêpe !…

— On le danse ainsi à Buenos Aires et vous avez dû remarquer que nous n’avons choqué personne ! Bien au contraire  ! D’ailleurs nous n’étions pas les seuls et nous avons été applaudis. Parlez-en à Aldo, tiens !… Au fait où est-il ? Aurait-il emmené la Sous-Préfète sur la terrasse ?

— Seul, ça ne lui ressemblerait pas. Pourtant sa cavalière est retournée s’asseoir entre ces deux vieilles dames… Je me demande si…

— Rien du tout ! s’indigna Plan-Crépin. Il a dû aller chercher un remontant pour sa cavalière, s’il l’a triturée comme de la pâte à pain à la manière d’Adalbert !

— Bon ! J’ai eu tort ! La prochaine fois, vous aurez droit à une très convenable valse anglaise !

— En admettant qu’il y ait une prochaine fois !… Tiens, le voilà, Aldo ! Il fait une drôle de tête !

— Le Sous-Préfet n’a peut-être pas apprécié que l’on traite sa femme comme dans les bas-fonds de Buenos Aires ?

— Cessez donc de proférer des âneries, Plan-Crépin ! intima la marquise. Il y a autre chose !

— Où étais-tu passé ? demanda Adalbert.

— Au téléphone ! C’était Langlois…

— À cette heure-ci ?

— Il n’est jamais qu’onze heures et il venait d’avoir lui-même un coup de fil de son collègue bruxellois. Il y a deux heures environ, un événement pénible est survenu !…

— Fais plus court dans le préambule ! grogna Adalbert.

— Agathe Timmermans qui allait dîner chez des amis, avenue Louise, a été renversée par une voiture qui a pris la fuite.

— Morte ? souffla Mme de Sommières.

— Non, mais dans un état grave ! On ne sait si elle reprendra connaissance. Et comme Langlois voudrait que l’on prévienne sa mère, il aimerait que l’on rentre à Paris… Au moins l’un de nous deux !

1 La maison Pernod était née de cette amélioration.

12

Choc en retour…

— Qu’il ait fait son entrée ici au moment même où un chauffard envoyait au tapis sa dernière maîtresse en titre ne signifie pas qu’il soit innocent, asséna Vaudrey-Chaumard en appuyant son dire d’un coup de poing sur la table. Ce salopard doit disposer d’une bande…

— Une bande, non, rectifia Aldo, mais deux ou trois hommes de main j’en jurerais ! Un seul suffirait d’ailleurs, pourvu qu’il soit assez adroit pour provoquer un accident mortel sans y laisser sa peau !

Hubert, Adalbert et Aldo étaient réunis dans le cabinet de travail de Vaudrey-Chaumard. La fête s’était terminée en apothéose par le plus somptueux feu d’artifice que l’on ait vu dans la région de mémoire d’hommes. C’est dire que dans les environs du manoir et, surtout, du lac, on n’avait pas dû s’endormir de bonne heure ! Une énorme clameur d’applaudissements venue d’un peu partout avait salué le bouquet final qui avait blasonné sur le ciel les armes de la Comté-Franche telles qu’elles étaient au moment de la construction de la demeure. Un dernier arrosage au « vin de paille » et les invités avaient repris le chemin de leurs foyers d’un pas plus ou moins hésitant pour les piétons ou assistés de la Gendarmerie pour ceux, venus en voiture, ayant charge d’âmes, auquel cas le volontaire rentrerait chez lui à l’aide d’un vélo, emprunté sur place ou chargé à l’arrière de la voiture.

Le bruyant départ avait donné lieu à un concert discordant en vertu de cette tendance qu’ont les poivrots à faire entendre un échantillon de leur répertoire personnel !

Adalbert alluma une cigarette et haussa les épaules :

— En tout cas il ne doit pas être si habile puisque sa victime vit toujours. Sans connaissance, mais elle vit ! ! Si on l’a percutée volontairement, il faudrait peut-être en profiter ?

— C’est exactement l’intention de Langlois ! Il doit être déjà parti. Il s’y rend en voiture. Son chauffeur est plus rapide que n’importe quel train. C’est un véritable champion qui a couru Les Vingt-Quatre Heures du Mans. En compagnie de son patron d’ailleurs, mais depuis son accident à la hanche, Langlois est moins sûr de lui-même !

— Oh, mais tu ne m’as jamais raconté ça ? s’écria Adalbert, soudain épanoui. On pourrait à l’occasion faire une petite course entre amis, tous les deux ?

— Pour l’instant il a d’autres chats à fouetter ! Quant à nous, il rappellera demain vers midi pour nous dire ce qu’il a décidé !

— Comment ça, décidé ? On ne fait pas encore partie de la Police que je sache ! Et le libre arbitre, alors ?

— Tu n’oublies qu’une chose, c’est que nous sommes les seuls, avec lui, à savoir où se trouve la mère de cette malheureuse folle ! Alors pour l’instant, on fait ce qu’il dit ! Point à la ligne !

À ce moment, Mlle Clothilde entra, précédée de Marie-Angéline qui lui ouvrait les portes devant le grand plateau qu’elle portait :

— Qui veut une tasse de bon chocolat chaud avant d’aller se coucher ? Les domestiques sont fourbus, je les ai envoyés au lit et on vous a préparé cela toutes les deux. Il fait plutôt frais ce matin !

— Et Tante Amélie ?

— Première servie ! Et à domicile ! fit joyeusement Mlle Clothilde. Elle m’a dit qu’elle avait besoin de réfléchir et vous donne le bonsoir à tous !

— Au fond, c’est elle qui a raison ! remarqua Adalbert en étouffant un bâillement. Ce chocolat est une idée géniale, mais là-dessus on ferait mieux d’accorder du repos à nos malheureuses cervelles. Quant à moi, si je dois garder ces damnées godasses une demi-heure de plus, je vais me mettre à pleurer ! Rien ne vaut les charentaises pour réfléchir !

Et, ôtant avec un « ouf » de soulagement ses impeccables souliers vernis, il adressa un salut général et rejoignit sa chambre sur ses chaussettes de soie noire.

Comme c’était la seule chose intelligente à faire, les autres suivirent son exemple. Les unes après les autres les lumières s’éteignirent, et la vieille demeure plongea dans la nuit avec ce qui ressemblait fort à un soupir de satisfaction. Seule Marie-Angéline resta un long moment à sa fenêtre. Dans un instant elle enlèverait les bijoux et la robe de bal qu’elle avait simplement recouverte du grand châle bleu dans lequel elle se sentait si bien, puis en essayant de ne pas faire de bruit, elle irait à la messe que dirait à sept heures l’abbé Turpin… Elle savait qu’elle ne devrait pas communier, moins à cause du chocolat qu’elle avait avalé tout à l’heure sans y penser, qu’à cause de la rancune qu’elle gardait à Aldo. Quel besoin avait-il eu, ce soir, d’aller apporter son soutien à une histoire qui ne le regardait en rien et de révéler qu’Hagenthal avait déjà une fiancée à Bruxelles ?