Pouf pouf…
C’est décidé, je file à la plage avec Les Liaisons dangereuses sous le bras.
Parfait!
Trop mortels, Valmont et la marquise de Merteuil. Trop craquants, l’affreux John Malkovich et le petit Keanu Reeves.
A très vite, mon lecteur de l’au-delà.
De l’index, il essuya la larme qui perlait au coin de son œil, avant de refermer le journal.
Même après des années, il ne parvenait toujours pas à lire ce prénom sans être bouleversé.
Ce prénom qui traînait dans ce journal comme un fantôme.
Un fantôme inoffensif.
C’est ce qu’ils avaient tous cru.
8
Le 13 août 2016, 14 heures
— C’est son écriture!
Clotilde attendait une réponse.
N’importe laquelle.
En vain.
Les lèvres de Franck étaient occupées à téter le goulot de plastique de la bouteille d’Orezza, un litre, à peu près autant que ce qu’il venait de transpirer par tous les pores de sa peau. Il se contenta finalement d’une vidange aux trois quarts et versa le reste de l’eau sur son torse nu.
Franck avait couru jusqu’au sémaphore de Cavallo, neuf kilomètres aller-retour. Pas mal pour une reprise, surtout sous trente degrés. Il prit le temps d’étendre son tee-shirt trempé de sueur.
— Comment peux-tu en être certaine, Clo?
— Je le sais, c’est tout.
Clotilde s’était adossée au tronc tordu de l’olivier. Elle tenait toujours l’enveloppe à la main, les yeux rivés sur son nom.
Clotilde Idrissi.
Bungalow C29, camping des Euproctes
Elle n’avait aucune envie de parler à Franck des cartes postales de son enfance envoyées par sa mère qu’elle relisait parfois, des carnets de correspondance annotés et signés qu’elle avait conservés depuis le collège, des photos d’avant avec des mots écrits derrière. De ces fantômes qui ne laissent que des griffes. Elle se contenta de murmurer entre ses dents:
— Ma vie tout entière est une chambre noire. Une grande… belle… chambre… noire…
Franck s’avança à un mètre d’elle, le torse ruisselant. Le soleil faisait briller ses cheveux blonds et ras. Tout opposait Franck à la nuit, à l’obscurité, à l’ombre. Il y a des années, c’est ce qu’elle avait tant aimé chez lui. Qu’il la ramène vers la lumière.
Il tira une chaise de plastique et s’assit face à elle, yeux dans les yeux.
— OK, Clo, OK… Tu m’avais raconté, je n’ai rien oublié. Tu étais fan de cette actrice quand tu avais quinze ans, tu t’habillais comme elle en hérisson gothique, tu te comportais comme la pire des ingrates avec tes parents. Tu m’as fait regarder ce film, Beetlejuice, quand on s’est rencontrés, tu te souviens? Tu avais arrêté l’image sur cette phrase balancée par cette ado, «Ma vie est une chambre noire», tu m’avais même souri en me disant qu’on la repeindrait tous les deux de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel…
Franck se souvenait de ça?
— Je crois que ta Winona Ryder a dû rester bloquée ainsi en statue sur son écran près de deux heures, à nous regarder faire l’amour sur le canapé.
De ça, surtout…
— OK, Clo, celui ou celle qui t’a envoyé cette lettre te fait une sale blague.
Une blague? Franck avait bien dit «une blague»?
Clotilde relut les mots qui la troublaient le plus.
Demain, lorsque tu seras à la bergerie d’Arcanu, chez Cassanu et Lisabetta, tiens-toi quelques minutes sous le chêne vert, avant qu’il fasse nuit, pour que je puisse te voir.
Je te reconnaîtrai, j’espère.
J’aimerais bien que ta fille soit là, elle aussi.
Je ne te demande rien d’autre. Surtout rien d’autre.
Cette visite chez ses grands-parents paternels était prévue le lendemain soir. Franck s’obstinait à vouloir expliquer l’irrationnel.
— Oui, Clo. Un type te fait une sale blague. Je n’ai aucune idée de qui il est ni de pourquoi il la fait, mais…
— Mais?
Cette fois, Franck posa une main sur un genou de Clotilde, avant de la fixer à nouveau. Le complice avait déjà disparu, c’était à nouveau le prêcheur qui parlait, le donneur de leçons avec son chapelet de morale et ses arguments imparables. Un prof patient face à son élève bornée. Elle ne supportait plus cette suffisance.
— OK, Clo, je vais m’y prendre autrement. Le soir de l’accident, le 23 août 1989, tu en es certaine, vous étiez tous les quatre dans la voiture, toi, ton père, ta mère et Nicolas.
— Oui, bien entendu.
— Personne n’a pu sauter avant que la Fuego bascule dans le précipice?
Clotilde repassa devant ses yeux les images gravées, à vif, depuis le drame. La Fuego lancée comme une bombe dans la ligne droite. Le virage serré. Son père qui ne braque pas.
— Non, personne, impossible.
Franck alla droit au but. C’était sa force. Il ne croyait qu’en deux qualités: rationalité et efficacité.
— Clo, tu es absolument certaine que ton père, ta mère et ton frère sont morts dans cet accident? Tous les trois?
Pour une fois, dans sa tête, Clotilde le remercia pour son absence de tact.
Oui, elle était absolument certaine.
Les corps déchiquetés dans la carcasse de la Fuego la hantaient depuis près de trente ans. Les corps de ses parents broyés sous les mâchoires d’acier, le goût du sang mêlé à l’odeur d’essence, les secours qui arrivent sur les lieux de l’accident et identifient les trois cadavres, transportés à la morgue et rangés dans des tiroirs pour que la famille anéantie leur rende une dernière visite… L’enquête sur l’accident… L’enterrement… Le temps qui pourrit tout, rien ne revit, ne refleurit, jamais…
— Oui, ils sont morts tous les trois, il n’y a aucun doute.
Franck posa une deuxième main sur un deuxième genou et se pencha vers elle.
— OK, Clo. Alors l’affaire est close! Un petit plaisantin te fait une farce pas drôle, un ancien amoureux ou un Corse jaloux, peu importe, mais va pas te mettre dans la tête autre chose.
— Comment ça, autre chose?
Clotilde se sentait hypocrite, fragile, faux cul, au point de se mentir à elle-même.
Parfois, la franchise de Franck simplifiait les choses.
— Te mettre dans la tête que ta mère pourrait être vivante. Et que c’est elle qui t’a écrit.
Et pan!
La peau laiteuse de Clotilde, luisante de crème solaire, rougissait pourtant.
Bien entendu, Franck.
Bien entendu.
Qu’est-ce que tu vas imaginer?
— Bien entendu, Franck, s’entendit-elle affirmer. Ça ne m’a jamais traversé l’esprit.
Faux cul! Hypocrite! Menteuse!
Franck évita d’insister.
Il avait gagné, la voix de la raison s’imposait, pas besoin d’en rajouter.
— Alors oublie, Clo. C’est toi qui as voulu revenir en Corse. Je t’ai suivie. Alors maintenant, oublie et profite des vacances.
Oui, Franck.
Bien entendu, Franck.
Tu as raison, Franck.
Merci, Franck.
Dans la minute qui suivit, Franck proposa une virée à Calvi. La cité-citadelle était à moins de cinq kilomètres, moins de dix minutes de route si on ne se retrouvait pas coincé derrière un troupeau d’ânes ou de camping-cars.
Franck partit enfiler une chemise propre, Valou battait des mains rien qu’à entendre le mot Calvi, synonyme de rue commerçante aux touristes agglutinés, de port de plaisance aux yachts alignés, de plages aux serviettes collées. En observant Valou filer dans le bungalow pour enfiler une robe serrée, se recoiffer pour dégager son front, sa nuque et ses épaules cuivrées, se rechausser de fines sandales de cuir tressé argentées, rayonnante à l’idée de retrouver la civilisation, et pas n’importe quelle civilisation, cette civilisation bronzée et friquée qui la fascinait, Clotilde ne put s’empêcher de se demander ce qui avait cloché entre elles.